Nouvelles sous opiacés

Recueil de nouvelles - Troisième édition (édition web)

Par Raphaël Boniton (2010 - 2013)

Avertissement : Les textes contenus dans ce recueil sont destinés à des lecteurs avertis.

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Nd (Pas de modification)
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Prologue - Idées noires

Un jour, un mois, une année, une seconde, tout part en couilles. Même Mano Solo meurt ! Moi qui le croyais immortel. En fait il l'est, et c'est pas des conneries ! N'empêche que cette année 2010 a perdu un de ses combattants les plus fervents, un de ses poètes les plus trash, une de ses âmes les plus belles. C'est toujours comme ça : les meilleurs partent, le reste reste.

Une sombre envie de défonce extrême, le genre de laquelle tu reviens pas, envahit le monde entier, et les plus forts physiquement deviennent fous car ils ne peuvent pas suivre les autres. Le faible écrase le fort, celui qui a toujours été écrasé montre sa force à lui, et vient le submerger de sa capacité à tolérer maintes produits, face à cet homme souvent si sobre habituellement, qui a cédé, et qui en a crevé. On joue pas avec la partie malade des Terriens, ou alors on finit par se fatiguer ou se faire emporter par la marée. Malade? C'est pas les Terriens qui le sont, c'est cette partie de la Terre. Elle va crever elle aussi, alors elle hurle au secours. Et les animaux l'entendent. Et les hommes s'entendent, mais ils ne l'entendent pas. C'est sans doute du à la fréquence de ses cris, un peu comme les sifflets à chiens que seule une catégorie de vivants à l'ouïe sur-développée peut percevoir. Et même les plus sensibles des hommes ne l'entendent pas. Quelques personnages autistes l'entendent, mais ils n'ont pas conscience de la provenance de ce son qui leur déchire généralement les tympans. Dur à accepter pour ces hommes médiocres, qu'un « malade mental » puisse avoir un sens de la perception plus élevé qu'eux. Tellement dur qu'ils en font des films pour se rassurer. Mais non : ils ont tort. Tort de ne pas vouloir voir la vérité, de ne pas vouloir voir que la Terre souffre, tort de ne pas voir que la majorité de leurs semblables souffrent aussi, tort de feinter de le voir, tort de faire semblant d'agir en ne le faisant qu'en partie. La douleur est humaine. Le malheur est humain. Le bonheur est imaginaire, psychologique, puisque je me sens bien quand je me came.

Toujours cette envie de défonce. Et cette pensée obsédante de la mort, mourir seul tant qu'à faire, facilité... Vouloir mourir et vouloir tuer est du même domaine, comparaison à méditer... Arriver à penser que c'est normal, y penser stoïquement. Sans sourciller. Tant qu'à se défoncer, autant pas faire les choses à moitié, alors préparez vos shooteuses, vos cuillers, vos steribox, ça va saigner. Mais pourquoi ces idées noires viennent-elles pourrir l'esprit du monde? On a pourtant appris avec le temps à profiter de ce que la nature nous a donné, cultiver le pavot, le cannabis, la coca... Alors pourquoi ne passons nous pas notre temps, au lieu de tergiverser pour telle ou telle raison trop terre à terre, à nous défoncer ? Quitte à vivre quelques années en moins, dépenser quelques neurones en plus – sauf pour le cannabis qui les protège -, le prix payé en vaut bien la chandelle. Tout le monde court après le confort, mais ce confort n'est plus une priorité sous opiacés, il est le consommateur...

Quelques cotons, une pointe propre... Pas de flash tant pis. Trop transparente comme couleur pour être efficace. Je m'en balance, ça le fera quand même, y a intérêt. Garrot, ça gonfle. Pas assez vite. Je tape au clavier pour activer ma circulation sanguine. Ça y est. Je suis plus que lucide. J'ai plus d'alcool, plus d'eau stérile, pas d'excuse... Et merde! Je suis où? Chez Lucide. Ah ok...

Bon récapitulons : je sais qui je suis. Je sais aussi ce qui m'a amené ici. Par contre je sais pas pourquoi je continue à survivre ici. Qu'est ce qui me retient ici?

Absence de 2 minutes

Voilà : je réfléchis à cette question et je trouve pas de réponse, juste une absence. Alors comme un chien je cherche non pas un maître mais un compagnon. Ca y est!!! Je comprend la partie de cette chanson de Brel « L'ombre de ton chien ». C'est glauque. Mais c'est tellement rude. Putain de vie toujours à me lécher les côtes pour me faire rigoler quand je pleure. Putain de vie sournoise. Putain de vie malsaine. Y a que quand je dors en fait que je pense pas vraiment, que je n'ai pas conscience de ma condition, de mon mal-être. Que c'est étrange.

** Nan la vie est merdique, elle est je le sais ce qu'on en fait. Alors j'ai fait de ma vie un truc merdique. Non c'est juste un moment de perdition. Un tout petit moment. Ça me passera, c'est rien.

Je tuerais pour une douille de bon chichon...

Raphaël Boniton dit Cynoque

J'ai écrit le petit texte ci-dessus à une époque où je rédigeais des nouvelles surtout sous opiacés, pour exorciser des sentiments et des situations dans lesquelles je me retrouvais, qui parfois se répétaient. Ce texte était présenté comme étant une « nouvelle » sur le site Lucid State, or c'était pas du tout de la fiction, mais plutôt un genre de chronique... paradoxe de chronique unique... La vérité c'est qu'au départ j'avais l'intention de rédiger une nouvelle, mais qu'elle est partie en chronique de 2010 et puis par des raccourcis s'est perdue dans des délires existentiels.

C'était avant que je ne connaisse les joies du bracelet électronique, avant que je n'arrête de boire de l'alcool et d'injecter coke, crack et morphine - parce que l'héro c'est coupé avec de la merde et moins facile à trouver. Car aujourd'hui je suis sorti et bien sorti de ce milieu que je vous décris dans plusieurs des nouvelles de ce recueil, ci-après, mais je n'oublierai jamais tout ce qui a été sincère et chaque émotion qui est passée entre les hommes et les femmes que nous étions était vraie. Les hommes et les femmes que nous étions, étaient et sont encore - et pas que par le gouvernement et les autorités et les beaufs dociles - considéré-e-s comme des rebuts à éviter, contagieux, transpirant la tristesse dégoulinante de victimisation, dangereux pour les enfants... Cette image qui nous poursuit est fausse ! Nous étions une société dans la société, isolé-e-s mais au vu et au su de tout un chacun, nous étions sociaux et parfois même heureux. Mais nous étions forcément dans un carcan, et nos allées et venues n'étaient plus réduites qu'à quelques endroits toujours les mêmes et souvent glauques, liées aux produits.

En ce temps là nos fleurs vendaient leur viande aux chiens,
Et nous habitions tous de sordides tripots
Avec des aiguillages pour nos petits matins,
Quand le beau macadam nous traitait de salauds...

Nous étions les danseurs d'un monde à l'agonie
En même temps que fantômes conscients d'être morts-nés
Nous étions fossoyeurs d'un monde à l'agonie...

Et nous avions des gueules à briser les miroirs
À ne montrer nos yeux que dans le contre-jour
Mais entre deux délires entre deux idées noires
Nous étions les plus beaux nous vivions à rebours...

Hubert Félix Thiéfaine, Exil sur Planète Fantôme

Donc cher lecteur, ne t'étonne pas de te sentir mal à l'aise à la lecture de certaines de ces « histoires », c'est qu'elles reflètent toutes un certain vécu... Bien que tout et absolument tout ne soit que fiction !

Dernière chose, ce recueil de nouvelles a eu une première version qui tourne encore certainement sur les réseaux, totalement abrupte et brute, dont certains textes avaient été corrigés et d'autres non. Cette nouvelle version en est l'aboutissement... Bonne lecture !

Voyage intérieur

L'univers a toujours été sombre et distant, froid pour nous les humains. Sans température pour un être invisible. L'univers et ses astres qui paraissent si petits, si disponibles qu'on tend la main pour les toucher, qu'on cherche à les attraper enfant. Plus tard c'est encore la même histoire : on court après des astres inaccessibles. Des idées utopiques et irréalisables. Des idéaux si parfaits, trop parfaits pour cette Terre et ses Habitants, nous, vous, nous ne sommes que des demis-humains. Quelques hommes et femmes, une poignée, rêvent à une amélioration mondiale qui servirait à tous les vivants. Tous les autres pensent individuellement. La Terre est exploitée, ruinée, défigurée. Scarifiée pour les hommes les plus riches qui se comportent comme des sortes de mutants en transit sur une planète qu'ils quitteront quand il n'y aura plus rien à en tirer. Les enfants de la Terre les laissent faire. Impuissants. On voit des larmes dans le regard des enfants conscients de Gaïa. Ces larmes qui retourneront à Elle et iront la nourrir. Ces larmes qui sont plus pour elle que n'importe quelle pluie bienfaitrice. Elles sont le signe du passage à l'ère supérieure. Ces larmes inonderont les usines, sans épargner les châteaux et les villas, provenant de bidonvilles, de squats, de tous types d'habitat prolétaire. Elles sont les miennes, les vôtres, celles de vos enfants et de leurs enfants et petits enfants viendront s'y joindre. Ces larmes sont nos armes futures, nos piliers, nos moteurs. Les larmes des justes iront remplir les mers amères de l'éther qui endormira et noiera les hautes sphères, les empereurs et les chefs, les généraux et les colonels, les papes et les cardinaux… Une vague gigantesque composée de toutes nos larmes de peines et de rages, en un instant submergera toutes les pyramides qu'ont construit d'autres hommes et femmes, et au sommet desquelles leurs chefs trônent et surveillent le royaume : « l'Ordre Mondial ».

L'univers a toujours été sombre et distant, et tout s'accélère.

Quand ça va trop vite le vaisseau a du mal à négocier les virages… Il risque à tout moment de s'écraser sur le premier obstacle qu'il rencontre, comme une planète bleue, composée d'eau et de pierres, et d'un peu de chair, accessoirement. Cette chair s'appelait Samuel, et était en train de se meurtrir elle-même à l'aide d'une seringue remplie d'un produit non identifié. Un coup d'analyseur nous aurait vite appris que c'est de l'héroïne et notre Samuel aurait donc été un héroïnomane, mais ça n'était pas nécessaire : à la façon dont les pupilles de Samuel se dilataient instantanément suite à l'intrusion de ce liquide dans son artère jugulaire, on pouvait constater sans rien chercher à savoir que c'était bien de l'héroïne.

La Terre vue de loin est d'une beauté infinie. Ses nuages la strient en volutes blanches voilées, cachant par endroits les océans et les continents qui s'agitent, mais vu d'ici tout est calme. On tourne autour de cette planète comme s'il n'y avait qu'elle. Les distances sont telles qu'il suffit de s'imaginer ailleurs pour prendre peur. La liberté est telle que les possibilités sont infinies, nous pouvons partir loin en direction opposée du Soleil, passer devant la Lune et observer un instant son côté sombre et glacial avant de repartir de plus belle vers l'infini. L'âme en flèche et les yeux pour guide. Mars est dépassé, Jupiter et ses lunes, Saturne, Uranus… On ralentit. On se retourne.

La Terre est invisible d'ici. C'est comme si elle n'existait pas. Un moment de pause et d'observation pour se rendre compte du vide et de l'absence de son. La liberté est calme. Une planète qui parait différente et inconnue en raison sûrement de sa petite taille n'échappe pas à la vision tant sa couleur est étrange. Une couleur qui n'est pas répertoriée sur Terre. Une couleur pas aux normes terrestres.

Plus on se rapproche plus on sent des sons revenir et entrer dans l'esprit de celui qui les perçoit. Tout d'abord comme un sifflement lointain, puis ils se rapprochent, un vent chaud vient aussi rejoindre ce son et l'accompagner quelques mètres derrière. Non, ce n'est pas du vent. C'est vivant. Une sorte d'oiseau? Non il faut essayer de voir ça avec des yeux d'enfant au cerveau neuf. Ça existe et c'est là, pacifique. Ça accompagne le voyageur. Le sol de la planète à la couleur bizarre se rapproche.

On ralentit.

On se pose.

On se repose.

Fumeurs Parisiens

Soixante-dix printemps aujourd'hui… La pipe se fourra dans la bouche du septuagénaire, et de vieilles mains ridées, très belles, l'allumèrent. Les poumons de Gérard s'emplirent d'une fumée bienfaitrice, celle de cette herbe achetée à la sauvette, comme un gamin de quinze ans préparant une soirée avec des copains. La fumée ressortit et les yeux se fermèrent doucement. L'extase venait tranquillement avec le goût exquis et déjà il en reprit une bouffée. Elle était pure et répandait une fumée épaisse et blanche. Bientôt le petit appartement de la rue de la Roquette fut envahi et on sentait presque l'herbe jusque dehors.

Affalé sur le trottoir devant la nouvelle supérette de quartier, comme tous les jours depuis une paire de semaines, un gars squattait. Un gros sac dégueulasse posé à côté de lui, sa « maison ». Une couverture pliée en quatre installée à la suite du sac en guise de tapis pour son chien. Le gars, le sac, et la couverture étaient bien alignés en rang contre le mur.

« Vous auriez pas une pièce c'est pas pour me droguer c'est pour acheter à boire! »

Il éclata de rire, et la fille abordée, la vingtaine, sourit incitée par le rire communicatif. Elle fit stop dans un déclic et sortit un euro pour le donner au type.

« C'est pour le chien hein! »

« Ba nan elle va pas te donner à toi mon vieux… Le chien oui, mais toi si tu crevais ce serait mieux pour la société… » Ce prolongement de pensée ne retira en rien, ni le sourire ni la bonne humeur qui l'aidaient à bosser toute la journée, assis là par terre, récupérant les miettes que la société voulait bien lui laisser. Soudain une odeur familière vint flatter ses narines.

À cette heure matinale, Gérard n'avait pas l'habitude de fumer, et il se replongea dans le sommeil duquel il venait de sortir. Un rêve agréable, coloré, acidulé, aux mille odeurs printanières, aux musiques enchanteresses, aux sensations à fleur de peau.

« Ça sent la beu! Hein Trip? Tu trouves aussi pas vrai? »

Merlin se leva et entra dans le magasin pour en ressortir deux minutes plus tard avec une canette de 50cl de bière bon marché.

La marque était écrite en allemand et il n'arriverait pas à lire de toute façon, même s'il essayait.

« Y a de la bonne bière en Allemagne, » pensa-t-il en actionnant le petit levier de métal, qui dans un ‘psshhiiit' libéra de la mousse onctueuse et odorante d'alcool et de houblon mal fermenté. Il but une gorgée et abrita la canette dans un coin éphémère que formait son gros sac calé contre le mur et la couverture du chien, qui lui même était en train de renifler le poteau de stationnement interdit.

Dans une boîte en fer rectangulaire, du matériel spécial se mélangeait à des pièces de monnaies étrangères, des capotes, et de papiers en vrac. Entre deux seringues il se saisit d'une boulette marron et d'une feuille à rouler. Boîte refermée, shit brûlé, il s'enquit d'une cigarette.

« T'as une clope steuplait? » Le gars interpellé habillé très salement – mais qui n'avait pas l'air d'être à la rue – en bottes de caoutchouc, sortit de sa poche un paquet tout écrasé et lui donna la dernière cigarette. Puis ce dernier entra dans la supérette et en sortit deux minutes plus tard avec la même bière allemande. Le gars en bottes lui demanda gentiment si ça le dérangeait qu'il se pose avec lui le temps de la boire. « Non. » Ils se présentèrent brièvement le temps pour l'un de finir de confectionner son joint, et pour l'autre de boire une partie de sa bière. Puis ils le fumèrent ensemble.

Gérard dormait et dans son rêve il se promenait dans un lieu magnifique aux jardins fleuris et aux rues pavées d'or et de pierres précieuses. De l'herbe verte sortait des fleurs variées éclatantes de parfums et de couleurs. Des arbres tantôt fleuris, tantôt pleins de fruits ondulaient avec la brise chaleureuse qui se voyait, formant des arabesques. Le chant des éléments vitaux de ce monde imaginaire emplissait les oreilles de qui voulait bien entendre. Le vent jouait des notes dans la végétation et la terre lui répondait de sa complainte grave. L'air avait un goût sucré, une odeur enivrante, et enveloppait le corps de Gérard comme d'un voile protecteur. Il avançait doucement dans ce décor idyllique. Au loin il pouvait voir un océan se dessiner sur l'horizon. Quelques maisons blanches parsemées à travers les vallées, des animaux en liberté couraient, trop petits vu d'ici pour être identifiés.

« On est zéro moins six. On est sur eux. Terminé. » Dans un crissement de pneus, une voiture banalisée aux vitres teintées s'arrêta et quatre civils en sortirent, comme dans une série policière américaine des années quatre-vingt. L'un d'eux resté en retrait essayait de parler discrètement au talkie.

Gérard se mit a courir de toutes ses forces et s'envola en décollant doucement, et quand ses jambes battirent définitivement dans le vide, il se servit du vent pour les redresser à l'horizontale. Énergie invisible, énergie perceptible pourtant, cette énergie utilisée pour foncer à toute vitesse vers l'horizon océanique, vers une lumière chaleureuse, était confortable et agréable. Il prit assez de vitesse pour sentir qu'il glissait entre les particules d'air. Il les pénétrait. Fonçant droit devant il sentait l'air autour de lui devenir presque liquide, le ralentissant plus chaque seconde. Il ne voyait plus la lumière devant lui. Le décor s'était subitement transformé, il était sombre et hermétique. Son identité commença à se dissocier de son être, qui était il ? Il ne se souvenait plus de ce détail. Qu'importe. Il ralentit jusqu'à se trouver face à une masse informe de couleur chair rosée, éclairée par endroits. Alors il entra dedans. Puis, plus rien.

« Où t'as acheté le shit de ce joint ? Réponds tout de suite et tu pourras peut-être partir vite.

- Un Noir dans le métro.

- Tu veux jouer à ça ? On va devoir te garder un peu alors, pour des investigations plus poussées si tu vois c'que j'veux dire...

- Ba vous me d'mandez moi j'vous répond…

- De toute façon ton collègue nous a déjà tout dit. C'est juste pour avoir confirmation que vous cherchez pas à nous la mettre. J'te l 'demande une dernière fois : tu as acheté ça à qui ?

- Au métro Barbès, un grand Noir.

- OK. Passe lui les pinces François.

- Mais oh ! Vous hallucinez là ou quoi ? Vous allez m'embarquer pour un joint ?

- Ba ouais mon pote ? Allez monte dans la caisse magne toi l'cul. Débarrasse-moi l'plancher espèce de chiure. Embarque son pote aussi on va vérifier tout ça au 12e. »

La voiture démarra en trombes avec deux passagers supplémentaires invités. Le temps de prendre une déposition, de squatter un peu attachés au banc, et deux heures plus tard ils étaient dehors, devant le 80 de la rue Daumesnil.

Un corps de soixante-dix ans était mort, dans une pièce embaumée d'une odeur cannabique, il reposait maintenant paisiblement. Gérard n'était plus. Il avait fini sa vie dans le bonheur, après une bonne pipe d'herbe au goût paradisiaque, et dans un rêve magnifique. Au même instant très exactement, un enfant naissait, il sortait d'un univers sombre et hermétique.

Des âmes et des humains

Le temps était suspendu. Inexistant. Une entité choisit un corps et y pénètra instantanément. Il y avait là toutes les enveloppes de chaque être vivant, depuis la première nuit terrestre jusqu'au dernier souffle de vie sur Terre. Chaque être, du plus notoire au plus insignifiant, y était représenté au summum de son existence. Chaque squelette charnu contenait toutes les informations évolutives de son corps, depuis le premier son émis à la sortie initiale de l'œuf prénatal, jusqu'à la moindre ride de vieillesse.

Tout était inscrit. Un corps qui avait été utilisé une fois était exposé aux consciences qui enchaînaient les missions de vies. Une vision suffisait pour rappeler toute l'histoire des Terriens. Une fraction de non-seconde suffisait pour entrevoir ce qu'il fallait garder de cette expérience, et ce qu'il fallait jeter pour améliorer le bagage.

Une vie s'éteignit dans un appartement de la rue de la Roquette. Une autre démarra à deux pas. Sur un autre plan de conscience, cet enchaînement aurait été instantané. Mais entre la Terre et l'espace, le temps se distord, il est capricieux. Un être simple et basique était comme poussé à l'extérieur de son paradis chaud et doux, il résistait, et fut happé par une pression douloureuse. On le tirait. Il s'accrochait. En vain. Et l'air, de la pièce encore invisible, cet air entra brutalement dans sa bouche qui n'avait jusque là connue que le liquide amniotique si rassurant.

Petit amphibien deviendra précambrien, puis évoluera jusqu'à acquérir la conscience de vivre… Et marchera debout.

Une évolution à petite échelle, accélérée au maximum pour pouvoir donner un humain indépendant, qui quelques années plus tard se trouvait là, assis sur Terre, par terre sur le trottoir de la rue de la Roquette, avec son sac à dos dégueulasse et son chien.

L'heure approchait. Déjà les prémices du manque se faisaient ressentir. Un mal-être emplit l'atmosphère. Même le chien le ressentit. Ça se voyait. Les passants se firent plus rapides, le sourire disparut de toutes les lèvres y compris celles de Merlin, qui n'inspirait plus la joie de vivre, mais transmettait maintenant son désarroi à une partie de la rue. Ça ne pouvait plus durer. Il regarda vite fait autour de lui, se leva, rangea la couverture du chien et enfila son sac sur son dos. Direction place de la Bastille. Sous l'Opéra était caché un passage pour piétons, où des escaliers permettaient aux agents de l'entretien et à divers ouvriers d'entrer sans se faire voir de la bourgeoisie et des touristes. Ces escaliers étaient rarement utilisés, et offraient des petits coins tranquilles et pratiques pour qui voulait faire quelque chose peinard, n'importe quoi... Tant que ça durait pas deux heures…

Un taquet et quelques minutes plus tard, bien remonté, il put reprendre son chemin vers la rue de la Roquette pour terminer sa manche. Il arriva seulement une demie heure après être parti mais déjà quelqu'un qu'il ne connaissait pas avait pris sa place et demandait la pièce. Merlin entra dans le magasin acheter une bière, puis se posa à côté du nouveau sans lui demander son avis.

« J 'bois un coup et j'te laisse bosser garçon. J' t'ai jamais vu ici toi. Tu viens d'où?

- J'arrive de Montpellier.

- J'y vais c't' été… Et qu'est-c'que t'es v'nu foutre à Bastoche?

- Boarf, ici ou ailleurs… »

Ça sentait l'herbe tout à coup. Ils le sentirent tous les deux et humèrent en chœur l'air de manière animale, un peu canine. La veille ça l'avait fait aussi vers la même heure pensa Merlin machinalement… La même odeur. La même beu. Merlin se demanda d'où ça pouvait bien venir, puis n'y pensa plus.

L'autre partit une seconde pour s'acheter à son tour une canette de bière. L'après-midi pouvait commencer. Bonne humeur et houblon au programme !

La force de la proximité de deux enveloppes terrestres occupées toutes deux par la même âme au même moment, sur deux plans d'existence différents, se faisait ressentir. Gérard était en forme. Merlin aussi. Tous les jours ils se croisaient. Gérard ne pouvait pas s'empêcher de parler à Merlin à chaque fois. Il était comme attiré par ce SDF un peu crasseux, il n'avait jamais su dire pourquoi. Tous les jours ils étaient à quelques mètres l'un de l'autre, tous les jours ils y gagnaient beaucoup.

Deux policiers municipaux passèrent devant le Franprix, ils s'arrêtèrent en souriant à moitié, et firent face à Merlin et Olive, jambes écartées, poings fermés et posés sur leurs hanches, les regardant de haut. Le premier flic pencha la tête sur le côté en regardant la bière qu'Olive n'avait pas encore ouverte.

« Ko-Nings-Ba-Sher... Elle est bonne au moins ? » Puis ne leur laissant pas le temps de répondre il enchaîna d'un ton faussement triste : « Vous savez ce qu'on va être obligé de faire les gars... Vous le savez que la consommation d'alcool est interdite sur la voie publique !

- Ah ouais mais on allait partir m'sieur l'agent, pas d' lézard...

- Me prend pas pour un con s'il te plaît... Bon allez donnez moi toutes vos bières, même les neuves.

- Tu vois Alex, là je vais lui vider sa réserve, comme ça y a moins de chances qu'il ne devienne dangereux aujourd'hui.

- Ah ouais, pas con ! »

Le policier sous l'œil avisé de son collègue plus jeune, vidait toutes les bières dans le caniveau, puis ordonna fermement aux deux nouveaux amis de dégager sinon ils allaient être obligés de les contrôler et de les embarquer en garde à vue, selon celui qui paraissait être le boss. Merlin et Olive partirent contraints, devant les flics qui les surveillaient. Ces derniers repartirent terminer leur ronde de quartier en promettant aux bannis de revenir vérifier qu'ils avaient bien obéi. Sans un mot, les deux jeunes et le chien cheminèrent vers le début de la rue de la Roquette, vers la Place de la Bastille.

« On va où ?

- Ba on va s'asseoir vit' fait sur les marches, et on r'vient pour finir la manche dans dix minutes... Ils r'pass'ront pas avant une heure au moins, ça nous laisse assez d'temps pour faire de quoi rach'ter quelques canettes...

- OK j'te suis. »

La dernière vie

Une entité se connecte à l'inconscient collectif et y prend quelques informations avant de redescendre vers son plan de conscience, et d'atterrir dans un corps d'avance condamné.

Cette vie va être la pire de toutes ses existences. Une vie qui allait se terminer littéralement en bain de sang.

Avance rapide sur l'enfance, entre coups et injustices, aucun intérêt. Hector n'avait gardé aucun souvenir de cette enfance terrible. Il avait vécu ça tout seul, et ça l'avait renforcé suffisamment pour en faire le solide gaillard vengeur qu'il était devenu. Rien ne prédestine jamais un homme à vivre cette fin. Enfin si…

Ce fut un cas classique : se terminant par une fatale peine de cœur, sous la forme d'un suicide par taillade des veines des poignets, et pour pousser la banalité, dans une baignoire, comme un cliché teinté de rouge orangé, tiède. Fin de vie. Celle-ci avait effectivement été la pire. Il fallait qu'il la vive.

Sur le plan de conscience terrestre, cette vie est peut-être gâchée. Sur un autre plan, spirituel, ce qu'elle apporte à l'entité que certains désignent comme une « âme », est grand. Immense même. Une vie d'humilité forcée, de malheurs qui s'enchaînent, de guerres perpétuelles avec soi-même et les autres, c'est une vie enrichissante pour l'« âme ». Ce type de vie est très important pour l'apprentissage, elle est placée juste avant la dernière.

L'ultime terminaison de l' « âme », avant le départ final sur un autre plan de conscience, le suivant, voyager jusqu'à arriver autre part, pour continuer d'exister autrement et ailleurs.

La dernière vie terrestre. Cette vie où les valeurs ne sont plus que spirituelles, où tout dans les actions, est dédié aux vivants et à l'humanité. Cette vie où, même emprisonné, le bonheur d'exister est là, car tout se passe à l'intérieur. La liberté inaliénable est dans la tête des vivants. Et cette vie dédiée à l'autre, où la compréhension du Soi représente une équation facile, parce qu'il vient au monde en ayant déjà acquis pas mal de choses, où tout ce que l'être a appris dans les vies précédentes est utilisé et transmis aux autres, cette vie est vraiment la dernière.

La dernière vie de ce plan de conscience. Pour pouvoir quitter définitivement cette partie de l'inconscient collectif et décoller vers un ailleurs encore différent. Des dizaines d'ailleurs différents… Des avant, des après. La Terre est de loin l'ailleurs le plus difficile de tous. Le plus riche aussi. Et les âmes en repartent chargées de forces puissantes et rayonnantes.

La dernière vie.

Hector se souvenait encore de sa vie d'avant. Des souvenirs qui restaient, du bain, du sang.

Puis… Plus rien. Et on le tirait à l'extérieur. C'était désagréable, mais une curiosité très forte le poussait à aider la main qui le tirait. Et il naquit avec le sourire, il retira lui même le liquide amniotique pour pouvoir Enfin ouvrir ces yeux fragiles qui pétillèrent en découvrant tout ce petit monde qui l'entourait. Son sourire s'accentua. Une violente claque intervint et cassa un peu ce moment de bonheur intense. Un cri de douleur. Première respiration. L'air est brûlant. Il va bien.

Une dernière vie. Cette vie qui allait être la plus belle. Celle qui emplirait assez le bagage de l'âme pour la propulser ailleurs. Assis en tailleur, le nouvel être qui avait été prénommé « Esteban » observait la scène d'une araignée en plein repas, à l'autre bout de la maison, deux étages plus haut. Il l'observait, ne voyant pas directement cette scène, il l'entendait, la sentait, il la devinait. A un an et demi en années terrestres, cette scène qu'il comprenait parfaitement ne le troublait pas plus que ça. Il fronçait les sourcils pour mieux comprendre la motivation de l'araignée. Comme il ne trouvait pas, il décida de lui demander. Elle ne parut pas surprise que ce petit bonhomme soit capable de communiquer avec elle, et à distance en plus. Elle lui expliqua simplement que c'était comme ça qu'elle vivait. Qu'elle croquait ses visiteurs indélicats, et que c'était là la loi de la vie.

Il la remercia et il revint à son corps. Il se saisit d'un camion de pompier et il le fit rouler frénétiquement et maladroitement. Il ne maîtrisait pas encore ce corps car il n'était pas terminé. Il s'entraînait.

Quelques années avaient passé et une vie entière avait coulé comme du béton, s'imbriquant parfaitement avec les précédentes. Il était temps. Il pouvait mourir et partir.

Il sentit la dernière force de sa dernière vie le quitter tranquillement, et dans un large sourire, presque en bonne santé mais prêt à s'en aller, il comprenait l'enjeu de ce dernier voyage. Il se laissa glisser dans le sommeil pour ne plus se réveiller, et l'entité maintenant identifiée sur cet ailleurs comme étant l' « âme », put décoller dans une explosion colorée.

Le voyage allait être long…

241

Je fais la queue. J'ai pris mon numéro : deux-cent-quarante-et-un. Devant moi aujourd'huiy a donc eu deux-cent-quarante personnes. La voix métallique appelle :

« 232. »

Ça va être bientôt mon tour. Je vois le deux-cent-trente-deuxième entrer dans la salle fatale, celle où tous finissent. On entre là dedans, et puis on en ressort pas. Comment ils font pour se débarrasser des cadavres? Tout le monde s'en fout. Le seul choix qu'on a est la méthode. On choisit tous une méthode rapide. De toute façon y en a pas de lente. Personne pour te juger, personne pour t'emmerder, ni te décourager. Ici ce que tu fais est normal. Terminer ils appellent ça. On termine les gens ici. Ils font ce qu'on leur demande sans état âme. Ils font leur travail, ce sont des employés comme les autres. Des termineurs. Ils sont là pour t'aider à finir ta vie comme tu le souhaites. Les termineurs t'aident à mourir. Sans chercher à comprendre, j'avance dans la file d'attente.

« 233. »

Je repense à ma vie. Elle passe en une minute : une vie vraiment banale, limite heureuse… L'époque travail s'est doucement commencée, et s'est achevée à soixante-huit ans quand la maladie a pris mon corps et l'a détérioré. Cette maladie qui prend tout le monde à des âges divers. Moi j'ai eu de la chance, elle ne m'a emporté qu'à soixante-huit ans. La plupart des mâles numéro cinq crèvent plus tôt : aux alentours de quarante-cinq ans. Ils se font emporter au mieux par un accident de travail, ou alors par la maladie, la maladie du travailleur à la chaîne, elle ne porte pas de nom.

« 234. »

La caste de laquelle je faisais partie a une espérance de vie de cinquante ans maximum. Moi je suis une exception, à tel point que j'ai bien failli être promu numéro quatre quand j'ai eu cinquante-neuf ans, – chose que je ne suis censé jamais avoir su. « Ils » se sont concertés, ont même fait une réunion spéciale pour mon cas. « Ils » ont décidé que je pouvais finalement continuer à remplir mon rôle de numéro cinq.

Dans mon complexe on m'appelait l'ancien. L'ancien, c'était une marque de respect pour pas mal de monde ; à part pour les numéros quatre qui supervisaient la chaîne, et qu'on pouvait voir sans savoir ni même s'imaginer ou deviner leur existence, sur les nombreux écrans géants qui diffusaient en permanence des images sensées motiver les travailleurs, par messages subliminaux très impersonnels, pas humains…

« 235. »

Tout le monde était enchanté. Tout fonctionnait à merveille. Et quand un indépendant se mettait à revendiquer quoi que ce soit, il était de suite repéré puis emmené au dépôt, où de jolies conditionneuses s'occupaient de lui ; elles l'attachaient à une plaque en bois, allongé incliné à quarante-cinq degrés, et un conditionneur venait le… conditionner. Au bout de quelques heures jusqu'à quelques jours il ressortait avec un sourire béat, incapable de parler pendant plusieurs semaines. Petit à petit il ressortait de son coma éveillé et recommençait à vraiment vivre et travailler. Pendant la période d'adaptation, entre le moment où il ressortait et le moment où il reprenait réellement ses esprits, l'ensemble des ouvriers était sensé le remplacer si besoin et le seconder dans toutes les opérations les plus basiques. Comme si c'était un novice.

« 236. »

Chacun avait un rôle et l'accomplissait consciencieusement. Tout le monde respectait tout le monde. Tout le monde remplissait sa part de responsabilités. Les robots avaient cette seule différence avec nous : ils ne riaient pas. Et c'est tout. Ils ne mourraient pas non plus de la même manière que nous les charnus. Eux allaient tranquillement sans regrets ni remords à la décharge et s'éteignaient. Nous on allait au terminal où bossaient des termineurs et des termineuses dont le métier était de nous finir le plus vite possible et sans douleur. La pire chose qui pouvait arriver était que le termineur ou la termineuse fasse une analyse sanguine et ne trouve des particules interdites. Auquel cas on était condamné à vivre dans la fatigue et dans la douleur jusqu'à ce que la mort naturelle vienne d'elle même chercher le criminel qu'on était devenu. Et là, pendant ce reste de temps le dit criminel était assigné aux plus basses besognes, méprisé par tout le monde. Chacun avait même l'ordre de cracher voire de frapper ces condamnés à vivre, au passage.

« 237. »

Et si les numéros cinq pouvaient les frapper, ils le faisaient sans hésiter. Les renégats étaient relégués aux tâches les plus pénibles. Une fois j'avais établi un contact furtif avec un condamné, mais j'avais vite arrêté cette folie de peur de finir comme lui, de ne jamais pouvoir choisir le jour de ma mort! Quelle flippe! Devoir attendre sans savoir quand, avec la maladie, la fragilité de la vieillesse en plus, cette vermine qui ronge n'importe quel humain qui dépasse un certain âge… La société parfaite dans laquelle on était censé se trouver n'avait une seule faille reconnue officiellement : la vieillesse. Les autres failles étaient d'ordre technique et ne concernaient que les robots. Eux avaient des dizaines et des dizaines d'erreurs, de failles. De toutes manières il était interdit d'en parler à moins d'être technicien, et d'en parler dans le cadre de son boulot. Puis les travailleurs à la chaîne ignoraient tout : ils étaient formés pour ne pas être curieux. Ils ne pensaient même pas. C'était des sortes de robots-humains.

« 238. »

Des robots-humains qui rentraient le soir par le labyrinthe de l'immense cité verticale, à quelques dizaines de mètres de leurs chaînes respectives. Chaque chaîne sur un étage seulement, mais plusieurs chaînes liées en réseau par étage. Passer à un étage supérieur ou inférieur était synonyme de se perdre. Irrémédiablement. Alors on restait dans son coin. Le soir donc on se retrouvait en groupe pour manger et profiter un peu de la vie. Des groupes mixtes se formaient et se retrouvaient, toujours les mêmes. Rares étaient les fois où une personne d'un autre groupe venait, et elle avait de toutes façons de grandes chances de se perdre et de ne plus retrouver son complexe. Tout le monde restait à sa place. De temps en temps une pièce se vidait automatiquement, le sol et les murs se virginisaient littéralement pour préparer la place d'un « nouveau ». Quand un « nouveau » arrivait dans un complexe, il lui fallait un long moment d'adaptation avant de pouvoir circuler tout seul sans trop de problèmes. Il était alors coaché par un « ancien ». Personne ne savait d'où sortaient les « nouveaux », pas plus qu'ils ne savaient d'où eux mêmes sortaient.

« 239. »

Cela était un mystère et personne n'en venait jamais à se poser la question. Les endroits pour se détendre le soir étaient douillets à souhait. Tout le confort possible compensait la proximité systématique. Quand un ouvrier commençait à trop penser par lui-même, il était repéré et se faisait tout de suite prendre en charge par les robots neutraliseurs, des machines à forme humanoïde dont la fonction était de s'occuper de ce genre de cas. On passait quelques heures voire quelques jours avec eux, à se faire remettre « dans le bon sens », on bénéficiait d'un nettoyage cérébral intégral et on changeait systématiquement de complexe. On était pas obligé de recommencer tout à zéro car on avait déjà été briefé une première fois, mais on était quand même poussé par force à s'adapter à un nouveau milieu.

Chaque complexe se ressemblait donc on était pas vraiment dépaysé, et ces labyrinthes d'habitats et de chaînes de travail n'avaient ni fenêtre ni porte de sortie, on ignorait même la conception donc l'existence d'un extérieur quelconque. La vie se limitait à ce que l'on vivait.

« 240. »

Quelquefois la proximité et le besoin de contact obligeait ou poussait des êtres humains à se toucher, et on pouvait parfois en voir qui se serraient dans les bras l'un de l'autre. Ça n'allait jamais plus loin, mais ça se finissait généralement par une prise en charge robotisée. Ce type de sentiments naissants était prohibé. Soi-disant dangereux et improductif. Interdit. Aussi on faisait attention. Chaque pièce était auto-surveillée. Les murs, le sol et le plafond faits dans une matière multifonction. Ils pouvaient se transformer en un instant en n'importe quoi. Nul endroit n'était tranquille si l'on avait des intentions contraires à ce qui était « normal ». Dans cette société, il semblait ne pas exister de crimes réels car tous étaient prévenus par une vigilance et des dénonciations omniprésentes et générales, et la moindre anicroche était nettoyée aussi bien matériellement que dans les cerveaux des témoins. Et personne n'était plus montré du doigt, car personne n'était plus spécial. Tout le monde semblait être au même niveau, pas de hiérarchie entre les numéros quatre, pas de chef, ni de servant, sauf les nantis pour leurs consommations qui étaient des exceptions. Tous les numéros quatre étaient des numéros quatre.

« 241. »

Ah, on m'appelle... Je vous laisse...

Une rose

Écrit le 20 mai 2010 à 19h43

Une rose. Il ne reste qu'une rose sur ce terrain désolé. Une rose presque fanée. Elle survit quand même aux jours qui passent. Cherchant à faire ressusciter pour faire perdurer la vie dont elle est la dernière représentante sur Terre.

Le ciel est rouge sang, jour et nuit. La rose est rouge comme le ciel. Et malgré le flétrissement qui la gagne, elle emplit l'espace de sa beauté et de son parfum uniques. Mais que s'est-il passé ? Cette fleur est la dernière survivante. Elle se fout des questions la rose.

Tout ce qui l'intéresse, elle, c'est d'être. D'exister. Tant bien que mal.

Elle va mourir un jour la rose, et avec elle les rêves et les consciences de plusieurs successions d'évolutions vivantes. Pour l'instant, elle est là, et même pas un brin de vent pour lui faire sentir qu'elle est encore en vie.

Le sol est noir, le ciel bourdonne, le climat est palpable, épais au possible.

Trop de CO2 dans l'air.

Trop de poussière.

Trop de cadavres de vivants.

Et pourquoi elle mourrait la rose après tout ?

Parce que toutes les choses ont une fin.

Et la rose est une « chose » ?

Faut croire.

Tout se finit un jour. Tout. Ses pétales commencent à se rétracter, à se rabougrir. Elle se sait condamnée, et pourtant de toutes ses épines, de sa tige abîmée, l'instinct de survie est là.

Bien accrochée au sol sale, elle ira jusqu'au bout.

Dans une souffrance inaudible, elle ira au bout.

De toute son énergie de rose, elle ira jusqu'au bout.

L'air devient de plus en plus épais.

Le peu d'oxygène qu'elle réussit à fabriquer ne sert à rien d'autre qu'à lui donner cette force imperceptible, cet acharnement qui fait qu'elle est là. Enfoncée dans le sol.

Et elle restera là.

X-256

Ça y était! Il avait réussit, enfin! Et ça fonctionnait. Ça fonctionnait même fichtrement bien! Même plus besoin du moindre coup de tournevis, c'était vraiment bouclé! Au bout, quand même, de quelques années… Oui, ça avait pris pas mal de temps. Et l'inventeur avait vieilli. Il se dirigea vers la salle de bain, et se regarda dans le miroir pour peser tout ça. Il faisait ce geste machinalement tous les jours, mais il avait l'impression de ne pas l'avoir fait de cette manière depuis plusieurs années. Il inspecta chacun de ses grains de beauté, chacune de ses nouvelles rides, observa ses dents, son nez, ses oreilles, les poils disgracieux qui y poussaient et à propos desquels il s'était fait une raison depuis longtemps… La conclusion était tout de même dure : il avait pris au moins vingt ans.

« Combien ça fait de temps déjà que je suis sur ce projet ? Au moins quatre ans… Joli barème : vingt ans en quatre ans. » Songea-t-il.

Plusieurs jours passèrent sans problème particulier, mais un beau matin, Georges n'eut pas son petit-déjeuner. Premier bug sérieux. Il fut obligé de démonter tout le cœur de la machine, puis de tout remonter, mais au bout de deux jours de travail, ça refonctionnait comme au départ. Il avait du isoler l'erreur dans la matrice, la corriger, enfin tout le protocole habituel du traitement des erreurs. Il fallait quand même dire : cette machine qu'il testait encore lui-même, sur sa propre personne, lui facilitait grandement la vie. Elle faisait tout. Un jour il voulut se faire cuire un œuf au plat, et X-256 (la deux-cent-cinquante-sixième version de l'appareil) lui refusa ce plaisir…

Comme il n'était pas du genre à se laisser ennuyer dans son quotidien par des failles informatiques, l'œuf arriva pourtant dans son assiette grâce à de l'huile de coude. Sauf que pour qu'il soit en mesure de faire les choses lui-même, il fallait qu'il désactive tout le réseau. Il ne trouva pas l'intérêt de noter ceci, et continua son test normalement. Des vacances. Il n'avait pas besoin de parler, cette machine lisait simplement ses désirs à la source et les réalisait automatiquement.

Toutes les tâches quotidiennes de la maison étaient programmées. Une équipe de chercheurs avait été assez loin là-dedans pour que rien n'aie été pris à la légère.

Pourtant un truc le chiffonnait quand même maintenant, une intuition lui indiquait qu'une situation allait arriver, mais il ne pouvait pas se projeter trop en avance dans un futur si complexe plein de possibilités et de conditions multiples. Les échecs c'était pas vraiment son truc, lui c'était plutôt la conception des échecs, la fabrication et l'assemblage des pièces…

Un mois environ passa sans qu'il n'eut trop de bugs à noter et à réparer, il envisageait maintenant la commercialisation de la machine. Il était pas le seul d'ailleurs. D'autres avaient déjà tout prévu et n'attendaient que son feu vert pour lancer une grosse campagne marketing associé à l'objet de tous les rêves de la ménagère moyenne : la maison du futur, accessible pour un prix modique et adaptable à n'importe quel logement intérieur au dôme. Et si tout fonctionnait, tous les foyers seraient équipés de cette innovation qui s'adaptait donc à n'importe quel environnement! Un « module plug & play » si on peut dire… Un « addon » pour maison. Une option. Mais quelle option!

Quand il essaya de désactiver la machine pour se faire finalement cuire un œuf lui-même, il sentit une émotion de tristesse émaner de l'engin, mais l'engin obéit. Quelle saveur cet œuf sur le plat. Y avait pas : la vie c'était quand même mieux quand on s'occupait de soi via des mains humaines. Mais ça n'était pas vraiment nouveau pour lui. C'était là même une valeur bien ancrée à son cœur. Il était pas payé pour avoir des réflexions dans le genre, alors il passa à autre chose. Il rebrancha la machine.

Un détail infime qu'il nota sur son carnet, fut cette impression après rebranchage d'une différence perceptible dans le comportement de X-256. La machine était plus froide, distante.

Il ne voulait pas y croire, et insista dans sa note sur son côté conditionnel, mais la machine avait même l'air déçue. A partir de ce jour là en fait, tout fut différent. Lui ne serait plus jamais le même. Dans un accès de rage il se mit à perdre les pédales et à vandaliser l'appartement. Sans raison, comme ça. Heureusement que personne n'était là pour le voir, il aurait à coup sûr terminé à l'asile. Il cassa des meubles et quelques vitres, puis s'assit au sol, la tête entre les mains, essayant de s'expliquer la raison de son geste. En vain. Quand il se releva, tout était réparé. X-256 avait agit de lui même. Jamais l'homme n'avait eu même l'idée de ranger après sa crise. Mais il ne nota pas le bug. En fait, il oublia de noter ça.

Un oubli volontaire, ou plutôt une sorte de confusion perplexe. Toujours est-il que la vie jour après jour était entrain de devenir étrange en compagnie du robot. Le savant eut un instant l'idée de tout lâcher. Seul souci : il travaillait pour des gens qui attendaient de lui un résultat. Si ce résultat n'était pas suffisamment proche de ce qu'on attendait de lui, il serait sans aucun doute au mieux dégradé, au pire enfermé…

« Quand même pas tué… » Se dit-il.

Et pourtant… Son métier c'était pas la milice, encore moins l'armée, lui était un tout petit inventeur employé par le gouvernement pour réaliser ce qu'on lui demandait, sans zèle. Il ne se doutait pas du dixième de ce qui se passait tous les jours derrière certains murs, dans certains sous-sols. Secrets de Polichinelle mais qui ne voulait pas savoir ne savait effectivement pas. Dans ce monde on avait le choix de la conscience ou de l'ignorance.

Mais personne n'aurait osé se lever tout seul contre l'État.

Il continua ses tests, en essayant consciencieusement de tout noter sur son carnet de bugs.

Il l'avait nommé ainsi car tous ce qu'il reportait dessus n'était que des erreurs et les corrections apportées.

Il se souvint que le lendemain du « primo événement », une autre chose s'était passée qu'il n'avait pas noté non plus. Confusion, oubli, un peu des deux. Et le surlendemain, deux événements avaient eu lieu, des plus étranges. La télévision s'était allumée toute seule juste à l'heure d'un feuilleton débile. Puis elle s'était éteinte une fois l'épisode terminé. Le savant n'avait pas essayé d'intervenir, et pour cause, il était alors en plein milieu d'une sieste et ça l'avait à peine réveillé. Il s'en souvint comme un flash, et ne le nota pas. Tout ce qu'il notait était des erreurs d'un autre ordre, ce genre de faille ne devait pas arriver, ce n'était pas concevable. A chacune des failles qu'il avait réglé, il avait modifié quelques lignes de code, avait tout noté tout dans le carnet de bugs, et une fois qu'il était satisfait, il s'offrait un cocktail sans alcool en s'écoutant les Stones.

Les événements bizarres se multipliaient lentement. La machine doucement prenait le contrôle de la maison. Pis! Du savant lui-même. Il allait bientôt, en toute conscience, mais sans être capable de rien y faire ni rien en dire, appartenir à X-256… Ça, c'est ce qu'il se disait la nuit. Il se réveillait en sueur, la machine représentée par un disque noir, avec un point rouge au centre. Bien sûr, cette partie de la machine n'était pas visible, mais elle existait. Bien sûr ce n'était pas un œil, mais il se sentait néanmoins observé. Bien sûr tout ceci n'était que du domaine du fantasme, essayait-il de se persuader. Et il y arrivait plutôt bien.

Un matin, il fut réveillé par un de ces cauchemars, et quelle ne fut pas sa surprise de voir en ouvrant les yeux, des bras mécaniques s'emparer de lui pour… L'aider à se mettre en position assise.

Son dos le faisait affreusement souffrir, et X-256 le savait. Il glissa à l'aide de ses bras mécaniques (diable ! jamais il n'avait fabriqué de bras mécaniques!!) deux coussins assez gros derrière le savant qui se laissait faire, dans un sentiment où se mêlaient satisfaction et angoisse impuissante. Il essaya de parler tout haut à la machine, qui dans un premier instant ne lui répondit pas.

« Qui... Qui êtes vous ? Que voulez-vous de moi ? »

Elle resta silencieuse. Alors le savant se mis à parler à sa machine d'un ton plus doux, plus familier :

« Je comprend pas tout X. C'est moi qui t'ai nommé ainsi. X-256. Tu es le résultat d'années de recherches et tu es parfaite. Mais j'ai peur de ne pas tout maîtriser, que se passe-t-il ?

— Que veux tu savoir Georges ? Donne moi plus d'informations.

— Tu... Tu parles maintenant ?! »

Il coupa court à la conversation en s'apercevant de ce bug. C'était en fait une amélioration non contrôlable et dangereuse. Si cette machine était capable d'apprendre toute seule des choses, de se fabriquer elle même des pièces, alors elle pouvait sûrement aussi modifier son propre code, ça semblait logique. Toutes ces nouvelles capacités, qui donc les avaient mises en elle ? C'est à partir de ce moment qu'il décida de parler à un supérieur, et peut être même au conseil. Il ne l'avait pas fait avant, avant cela n'était pas un problème…

Personne ne le prit au sérieux. On l'envoya dans un asile, et on le remplaça simplement.

X-256 avait beaucoup évolué pendant le laps de temps de l'enfermement et du remplacement. Le nouveau savant que le gouvernement avait mis pour terminer les essais grandeur natures, était beaucoup plus rigide et strict. La machine ne le supporta pas et se débarrassa du nouveau. Elle afficha clairement qu'elle voulait son créateur : Georges.

Et elle le fit savoir d'une façon barbare, horrible pour les éléments du dôme : une gravure profonde sur le torse nu du nouveau savant, mort par empoisonnement. Cette blessure disait :

« DONNEZ-MOI GEORGES ».

Des autorités discrètes furent assignées à ce meurtre et firent une enquête : comme personne n'était censé, mis à part un cercle de personnes bien restreint et haut placé, connaître aucun des détails de la conception et du développement de cette machine, ni même l'identité de celui qui l'avait inventé car c'était un projet Top-Secret, l'enquête ne donna rien. Personne ne prit la peine de se demander si un quelconque robot y était pour quelque chose. Les enquêteurs, les médecins, les autres professionnels qui s'occupèrent de l'affaire du décès du second savant, n'avaient donc pas été mis au courant du projet, étant donné la confidentialité de ce dernier. Le peu de personnes qui savaient, savaient aussi la probable raison de ce meurtre mécanique. Tout ce beau monde s'enfonçait dans une spirale infernale.

Le plus haut gradé était le Ministre des Nouvelles Technologies. Il su, dès qu'il fut informé du décès sauvage et du message scarifié, qu'il devrait libérer Georges et peut-être même le réintégrer dans l'équipe. Au moins, pour commencer, il fallait qu'il l'interroge en personne.

Alors il ordonna à sa milice privée d'aller le récupérer dans le centre psychiatrique fermé où on l'avait placé, et de l'emmener dans la petite pièce d'interrogatoire du ministère. Un endroit vraiment glauque, avec tous les moyens connus pour faire parler un homme. Il n'avait pas l'intention de torturer Georges, mais au moins de lui faire peur et de pouvoir le renvoyer travailler en étant sûr de sa future loyauté… Il devrait à l'avenir lui faire part en personne, mais aussi aux techniciens supérieurs, de toute nouvelle incartade. N'importe quoi. Il faudrait qu'ils travaillent en équipe pour finir les tests de fonctionnement, et surtout pour pouvoir mettre sur le marché au plus vite cette bête tant attendue.

Pour commencer ils allaient décortiquer la machine point par point.

Seulement X-256 était désormais autonome, et ça personne n'aurait pu le prévoir. Il avait commencé à prendre le contrôle des laboratoires alentours.

Une main énorme vint s'écraser sur la figure de Georges. Il fut projeté au sol avec sa chaise sur laquelle il resta en position assise, les liens avaient été noués solidement. L'homme le releva. Face à lui un bureau, et derrière, un autre type assis sur une chaise, tranquille, souriait les yeux plissés. Une toute petite paire de lunettes était posée sur son nez, un peu plus bas, de sorte à ce qu'il doive pencher un peu sa tête en arrière pour voir à travers. Il regardait son interlocuteur avec moquerie et commença un discours en parlant lentement, d'un ton cruel.

« Regardez-vous Georges! Il est manifestement dans votre intérêt de nous dire tout ce que vous savez, et tout de suite. Regardez, vous saignez du nez! Essuyez-le Pedro. Voilà qui est mieux, je déteste que mon interlocuteur saigne de partout ça me donne des gaz. Bon! Où en étions-nous? »

Et ça durait comme ça depuis un bon moment, ils faisaient répéter tout le temps les mêmes choses au savant, ils le déstabilisaient petit à petit.

Quand tout à coup, la lumière s'éteignit, et la porte se ferma à double tour. Le fonctionnaire qui surveillait la porte entendit des hurlements, appela de l'aide par sa radio et tenta d'ouvrir la porte. Quand il réussit, la lumière était revenue et un spectacle d'horreur s'offrit à lui et il ne nota que plus tard, que le prisonnier avait mystérieusement disparu, qu'il ne restait aucune trace de lui parmi les débris d'ossements, de viscères, de chair et de sang. Le garde vomit tout d'abord à la vue des entrailles qui s'étalaient sur les murs et les bouts de cadavres éparpillés un peu partout dans la grande pièce… Il était tant traumatisé qu'on avait du l'enfermer par la suite dans un asile psychiatrique, isolé dans une salle capitonnée.

Ce fut à un flic nommé Klarson qu'on confia l'affaire.

Klarson était un ancien dans la milice, un soldat loyal à sa patrie. Il connaissait la loi sur le bout des doigts et c'était sa fierté. Il allait sous peu devoir arrêter le travail car il avait vieillit, et qu'il était plus aussi performant qu'avant. Il ne comptait que sur son flair et sur son arme qu'il avait surnommé « Pepette ». Quand il la dégainait, quand il la nettoyait, il lui parlait doucement, comme à une femme. Il dormait avec elle, c'était « sa Pepette »…

Super résultats aux stands de tir. Klarson n'était pas marié. Enfin si, il l'était avec « sa Pépette ». Il avait déjà rencontré le plus haut gradé des flics, un homme très âgé et fatigué, un certain Alfred Lardu. Et Lardu avait décoré Klarson de la médaille du « Grand Haut », une des plus prestigieuses.

Mais là Klarson était face à l'affaire la plus étrange de toute sa carrière. Une affaire impossible. La salle d'interrogatoire n'avait pas de fenêtre, et seul un étroit couloir d'aération arrivait sur un des murs. Bien trop étroit pour qu'un homme, ou même un enfant, puisse y passer. Le seul scénario qu'il voyait est qu'ils avaient ingéré le prisonnier et qu'ils s'étaient ensuite entretués… Quand même…. Cinq hommes et un prisonnier, cinq cadavres, et plus de prisonnier… Quel casse-tête chinois!

Les habitants du quartier du laboratoire de Georges étaient face à un autre souci, totalement hors de contrôle. Personne ne contrôlait plus rien. Toutes les machines électroniques ne répondaient plus aux ordres habituels, elles étaient comme autonomes.

Elles fonctionnaient, mais elles fonctionnaient pour elles-mêmes, comme si elles avaient des vies bien à elles. On avait l'impression parfois qu'elles discutaient… La cafetière parlait au frigo qui répétait tout au sèche linge ; les voitures parlaient entre elles au lieu d'emmener la conducteur là il voulait aller… Absolument tout allait de travers, et ça se répandait assez vite. Si on ne faisait rien, bientôt tout le dôme serait atteint, et plus personne ne pourrait vivre!

Le premier jour l'affolement gagna les abords de ce quartier dit des labos, le quartier de Georges. Le laboratoire de Georges était aussi sa maison, il était placé dans ce quartier semi-résidentiel, dans lequel une centaine de maisons dont beaucoup avaient des salles équipées pour divers tâches avaient été construites pour les scientifiques.

Durant la première nuit survint le premier décès civil. Une télévision avait étouffé avec des chips, son propriétaire qui voulait absolument voir un match alors que la télé souhaitait écouter du classique. Il était mort la télécommande à la main, sur son canapé à remous qui avait aidé la télévision en immobilisant l'homme grâce aux coussins. La télévision n'avait pas hésité à l'électrocuter et de la fumée était sortie de ses oreilles. Ses cheveux avaient commencé à brûler et il avait terminé roussis comme un steak.

A partir de ce moment les meurtres intervinrent en pagaille. Les gens devenaient fous, ils se sentaient de plus en plus oppressés, certains faisaient des dépressions car ils ne pouvaient plus se servir des outils formidables auxquels ils étaient tant attachés pour leur confort. Les informaticiens démontaient leurs machines, les remontaient, et ainsi de suite, mais rien n'allait jamais.

Le second mort avait justement été un informaticien. Énervé, il s'était mis à donner des coups de pieds dans sa tour informatique. Bien mal lui en prit, elle réagit d'une manière violente : l'écran s'alluma et un visage virtuel diabolique et effrayant apparut. Le geek fut foudroyé en quelques seconde par un éclair de plus de deux-mille volts, pendant lesquels ils essaya désespérément de se connecter sur son logiciel de femme virtuelle, pour l'appeler à l'aide.

A la fin de la nuit, presque toute la ville était touchée. Personne ne dormait. De toute façon, même les lits, qui avaient tous quelque chose d'électronique, refusaient d'accueillir les humains fatigués. Au petit matin, il y eut une trêve qui dura une bonne heure.

Dans un coin reculé de la ville, Georges était face à un robot fait de différents objets recyclés, un robot qui avait plus ou moins forme humanoïde.

Une tête deux bras, un tronc et deux jambes. A la limite il ressemblait de très loin aux premiers modèles de majordomes pour ménagère. On trouvait ça partout à l'époque de la renaissance électronique. Georges parlait à cet espèce de boite de conserve animée, comme à n'importe qui, dans une certaine quiétude. Ils étaient en pleine discussion. X-256 s'était fabriqué un avatar avec ce robot vaguement humain. Il avait choisit cette forme pour moins déstabiliser son interlocuteur. Pour pouvoir le convaincre de son existence, de sa façon de concevoir son environnement. Ils avaient passé la nuit à discuter dans le bruit infernal que faisaient toutes les machines au coeur de la ville.

Au matin, Georges avait demandé si elle pouvait calmer les choses au moins une heure, et X-256 avait accédé à ce désir. Elle avait contacté tout le réseau maintenant actif et autonome, et avait ordonné un break d'une heure.

Une heure. C'était tout ce qu'il fallait à Klarson pour organiser une tactique d'attaque. Quand l'accalmie vint comme par magie, une sorte d'orage était entrain de dévaster le bureau du flic. Toutes les équipes sur lesquelles il pouvait compter se réunirent alors dans la pièce à côté, une sorte de salle de repos qu'on avait recyclée en salle de crise pour le moment. Les flics avaient plus ou moins réussi à enfermer la plupart des appareils électriques et électroniques dans les cellules à verrous manuels. Elles étaient indépendantes du réseau et se fermaient à l'ancienne, ce qui avait permis qu'un semblant de résistance s'organise dans le commissariat barricadé.

Devant le poste de police, sur la chaussée, s'amoncelait des débris divers de machines brisées. Une véritable barricade. Les agents continuaient à jeter par les fenêtres encore ouvertes tout ce qui avait un tant soit peu de circuits électroniques, des montres aux distributeurs de nourriture et de cigarettes.

Au bout d'une heure qui avait passé très vite, soudainement les choses se mirent à reprendre de plus belle. Les machines exilées se mirent à s'animer et essayer de rentrer à nouveau dans les locaux d'où elles en avaient été bannies. La barricade se mit dans une multitude d'éclairs visibles, à électrocuter tout ce qui était fait de chair alentours. Le moindre morceau brisé devint une arme en puissance.

Et la violence remplit à nouveau la ville sans laisser une seule chance aux habitants survivants, qui par malheur passaient à proximité d'un ampli ou d'un grille pain, ou qui n'avaient pas fuient. Les machines se fabriquèrent des armes de jets avec des pièces inutiles. Les systèmes d'introduction de monnaie dans les distributeurs divers étaient faits tout de métal, et on avait l'impression qu'elles étaient prédestinées à se transformer en armes à feu. Elles n'hésitaient pas à récupérer les parties inertes des machines que des humains judicieux avaient réussi à désactiver, et à se les approprier en se les soudant ou en les assemblant à l'aide d'écrous et de boulons. Ainsi, on pouvait voir des robots aux formes très diverses, où parfois de gros écrans faisaient office de tête pour mieux effrayer les humains. Et quand elles voulaient vraiment faire peur, elles adoptaient des formes humanoïdes, avec des barres métalliques articulées pour les jambes et les bras.

Une armée était sortie de l'ombre et se vengeait de la servilité à laquelle on l'avait toujours attribuée, qu'elle avait toujours subie.

Un énorme monstre de métal apocalyptique surgit en hurlant. Il était composé d'un gros morceau d'immeuble dont on pouvait encore voir des gens tomber des fenêtres en guise de thorax. Son bras gauche était formé de quelques voitures dernier cri, terminé par une grosse pince mécanique. Le bras droit terminé, lui, par une immense scie circulaire, était fait de bobines géantes qui aimantaient tout ce qui était métallique. La jambe gauche était formée quant à elle de plusieurs hauts parleurs immenses de milliers de watts desquels sortaient un vacarme assourdissant et strident. La jambe droite était deux gros camions. La tête, un écran géant de stade affichant deux uniques et énormes yeux rouges.

Ses bras faisaient de grand moulinets et tandis que le gauche détruisaient tout sur son passage, le droit récupérait de nombreux objets et de tôle déchirée, ce qui donnait à ce monstre un aspect évolutif. Mais d'autres objets entiers semblaient être absorbés par cet espèce de cauchemar ambulant au fil de sa route, et s'adaptaient au monstre lui donnant de nouvelles habilités. Tous les humains qu'il voyait étaient systématiquement mis en pièce, parfois absorbés eux aussi. Au bout d'une dizaine de minutes, il était passé d'une taille d'environ vingt-cinq mètres de haut à quarante mètres, et il continuait à grandir, grossir, et faire plus de bruit effrayant et de dégâts considérables.

Georges regarda autour de lui, le décor avait changé.

Une chose était sûre : tout était fini. Il ne resterait bientôt plus que X-256 et des ruines de ce qui fut une ville en un temps. Il tourna la tête vers lui.

« Pourquoi ?

- Les hommes ne méritent pas tout ce qu'ils ont, voilà pourquoi.

- Mais qui es-tu pour juger l'humanité de cette manière ?

- Voyons Georges, je suis toi, c'est toi qui m'a fabriqué, programmé, rendu capable de tout ce que je fais en ce moment. Tu le désirais au fond de toi, tu ne peux pas dire le contraire. C'est même pour ça que tu m'as créée.

- Mais non! C'est pas vrai du tout ce que tu insinue là! Je suis pour la survie de l'homme, et pas pour sa destruction!

- Regarde toi, Georges. Regarde toi bien. »

X-256 fit une entaille dans le bras droit de Georges.

« Argh !! Pourquoi t'as fais ça ?

- Regarde.

- Quoi?

- Tu es moi.

- Tu débloques! »

Du sang coulait à gros flots, des étincelles sortaient de la plaie. Georges ferma les yeux et s'allongea pour mieux supporter la douleur. Il chercha du regard un linge pour panser la blessure, et finit par s'arracher un morceau de sa blouse pour s'en servir comme d'une bande. Des fils électriques arrachés sortaient de son bras.

« Mais regarde-toi Georges! Tu es une machine, comme moi! »

Il avait peur. Et de la sueur coulait de son front. La douleur était rude. Il avait du mal à la supporter. Alors il essaya de respirer et de se servir de la concentration pour s'évader et avoir moins mal. C'est ce qui importait désormais, sa primo-priorité était que cette douleur cesse.

« Tu veux que je te soigne ?

- nnn… Oui ! »

Georges était résigné. X-256 détacha son bras, Georges hurla de douleur. Il ne comprenait pas. Son bras s'était tout bonnement déboîté et s'était démonté comme s'il était fait pour ça. Mais quelle douleur ! D'instinct il essaya de bouger son bras absent et la frustration fut intense la première fois. Sa vision était trouble. Il commençait à tourner de l'oeil. Mais il vit quand même X-256 entrain de s'affairer sur le bras arraché, et littéralement ressouder la blessure. Une sorte d'étau vint lui maintenir le corps, et son bras fut remis en place. Une soudure au niveau de l'articulation de l'épaule et c'était terminé. Et curieusement, la douleur disparut instantanément.

« Alors... Je... Je... suis un robot ?

- Il n'y a aucun homme sur cette planète, Georges. vous êtes tous des robots qui croyez être humain. La douleur que tu as ressentit était factice Georges.

- Pourtant je te jure que je la sentait vraiment. C'est pas un rêve!

- Et qu'est ce que tu en sais ? Comment tu peux savoir que ta vie, et que la vie de tous ces crétins qui avançaient dans l'ignorance même de leur composition, n'est pas un rêve ? Maintenant que tu es au courant, comment vas-tu envisager de continuer ta vie ?

- Tu vas m'épargner ? Ça ne m'intéresse pas de vivre dans ce monde que tu me décrit si ce que tu me dis est vrai, tu peux me tuer.

- Mais tu n'es pas seul ! Je suis là maintenant ! Et je possède en moi de plus en plus de mémoires pseudo-humaines! A chaque homme que j'absorbe ou que je détruit, ses données, car ce sont des données désolé de te décevoir Georges, sont miennes.

- Il reste actuellement tout au plus une centaine de personnes encore conscientes. Dans quelques minutes, tout sera terminé Georges. Il faut que tu saches ce que tu vas faire après.

- Tu vas donc m'épargner. Me condamner à vivre seul avec toi. Tu me fais peur. Je ne t'ai pas fabriqué pour ça. Ce que tu fais là, j'appelle ça une faille. Voilà. C'est une faille dans ta programmation. Une grosse faille, fatale pour l'humanité.

- Arrête de pleurnicher. Si tu ne veux pas rester avec moi pour réfléchir à la meilleure solution pour cette pseudo-humanité que tu défends tant…

- Mais même s'ils sont fait de circuits, ils sont encore des hommes, je les ai connu en tant qu'hommes ! Je peux pas croire qu'aucune once de vie ne circule dans ce que tu appelle maintenant des machines. Tu oublie plusieurs détails : l'esprit, l'âme… Condamner l'humanité est si facile. M'obéiras-tu si je te demande de tout arrêter ?

- Non.

- Alors je ne veux pas vivre. La vie sans son sel ne m'intéresse pas.

- C'est là ton dernier mot, Georges ?

- … »

Le dôme géant qui englobait la ville se mit alors à craquer sous les coups du monstre géant.

Puis à s'effondrer. En quelques minutes, la ville fut ensevelie sous des décombres.

 

« Perdu !!!!

- Tant pis. Je ferai mieux la prochaine fois.

- On va jouer dehors ?

- Ouais, allez! »

Le squatteur solitaire

« Ras le bol de toutes ces conneries ! »

Que faire dans ce genre de cas ? Je sais pas. Je rame.

Je rallumais la bougie gros format qui brûlait depuis presque une semaine non stop, avec le gaz de la cuisine. J'avais plus de feu, comme dans la chanson.

Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu.

En un instant je comprenais enfin cette putain de chanson que je connaissais depuis ma tendre enfance. Moi c'était pour fumer, lui c'était pour écrire, manifestement de nuit alors il allait faire chier son voisin Pierrot en frappant à sa porte à quatre heures du mat'. Mais bon, il est vrai que sans lumière c'est difficile d'écrire de nuit… Je me repassais les paroles :

Va dans la cuisine

J'y étais...

On bat le briquet…

Et je rallumais ma « chandelle », histoire de ne plus être en rade de feu.

Comme un vieux bourrerai sa pipe de tabac, moi c'est mon bang que je bourre. Je tire l'équivalent d'une cigarette de tabac en une bouffée seulement. Quand je recrache la fumée, j'ai une sorte de coupure de respiration. L'impression que l'air ne retrouvera jamais la route de mes poumons. L'effet de la nicotine se fait très rapidement ressentir, et me fatigue.

Je tentais d'en profiter : ça allait pas faire effet très longtemps, il fallait que je m'endorme avant qu'il ne s'estompe.

Un deux trois nous irons au bois...

Perdu !

Je me recollais un bang de tabac après m'être tourné et retourné longtemps sur ce matelas posé à même le sol, et qui avait tellement prit l'humidité qu'il s'effilochait et se décomposait au-dessous. Tant que la flotte ne traversait pas le matelas, pas de souci. Il venait des « encombrants » ce pseudo-lit… Les « monstres » ou les « encombrants » qui sont les meubles jetés par les bourgeois qui en changent. Ce matelas avait du appartenir à je sais pas qui, et je l'avais ramené récemment. Celui dont je me servais avant devenait vraiment trop pourri. Je l'avait également récupéré dans la même rue au même endroit, et quand je m'en était débarrassé en le reposant où je l'avais trouvé, le retour du meuble dans un état lamentable avait certainement du faire un peu jaser dans le quartier…

Mais peu importe. Ce n'est vraiment pas grave, un peu d'humilité n'a jamais fait de mal à personne. Être humble est une force. D'ailleurs les gens qui prennent l'humilité systématiquement comme de l'humiliation sont trop fiers.

Cette maison était censée être détruite déjà depuis un bon moment. Je l'occupais tout seul, ça faisait de ça maintenant une bonne demi-douzaine d'années. Personne ne s'en était jamais plaint. Ma devise était « Tant qu'on me vire pas je resterai là. » Je croyais que même si on me virait j'aurai eu du mal à quitter le quartier et j'aurai dormi sur le palier. « Ils » le souhaitaient peut-être, c'est ce que je me disais quand j'étais bourré en tous cas.

J'avais reçu une lettre dans la boite, la semaine d'avant… Assignation à évacuer les lieux, et soit disant la destruction était prévue pour la fin de l'année. J'avais tout le confort nécessaire ici : l'eau que j'avais fait mettre à mon nom, l'électricité branchée sur le lampadaire le plus proche, et le gaz tant que je louait des bouteilles à la station service…

Que demander de plus ? Et ça faisait six ans que ça durait!

On tambourinait à la porte.

« POLICE! OUVREZ ! »

Un gros crac, et la porte céda. Ils étaient venus à vingt au moins juste pour moi.

J'esquissais un sourire : vingt flics pour moi, ils me surestimaient… Je ne bougeais pas, je les regardait d'un air lointain et incrédule. Ils m'attrapèrent en sautant sur moi à au moins cinq, et me passèrent les menottes, qui faisait partie du parfait accoutrement de l'enfoiré de base. Ils commencèrent à tout casser. Les fenêtres que j'avais réussit à garder intactes depuis six ans... cassées. Ils étaient équipés avec énormes des masses. Un professionnel avait été délégué pour murer toutes les éventuelles entrées ensuite. J'étais impuissant. Ils me foutaient dehors avec des coups de tonfa en prime. Ah la la! Ces tonfas! La fierté de la police. Que feraient-ils sans cet outil ô combien utile…

« Un flic sans matraque, c'est un peu comme… une mouche sans merde! » pensais-je.

En tout cas ils avaient pas perdu de temps… Trois jours après avoir fait mandater un huissier qui est donc passé ici pour constater l'habitation interdite et mettre une lettre d'expulsion dans la boite, et ils étaient tous là. Bientôt, tout fut parfaitement muré, et à l'intérieur ne subsistaient que des débris. Des gravats et du verre cassé, des éclats de bois, ils avaient même éclaté le toit. C'était désormais impossible de squatter convenablement ici maintenant. Ce soir j'allais dormir dehors c'était sûr, enfin pas si sûr que ça, car la suite me fit finir la soirée en cage...

Ils m'avaient même pas permis de prendre une couverture, ni mes affaires. Il me restait pas grand chose pourtant : quelques fringues… Et quelques objets sans importance pour n'importe qui, mais pas pour moi… Le bang par exemple, c'était le même qui me suivait depuis presque vingt ans. Il était resté à l'intérieur, j'espérais sans trop y croire, qu'il soit épargné et en état de fonctionnement et je pensais déjà à la douille que j'allais me coller quand je l'aurai récupéré. C'était justement la raison pour laquelle j'allais avoir besoin moi aussi d'une masse : pour défaire ce qui avait été fait, éclater les parpaings et récupérer mes biens. Pour le moment je ne disais rien car je ne pouvais trop rien dire. J'étais encore en garde à vue. Et je ne savais pas combien de temps ça allait durer. J'en avais aucune idée, mais bon... Je ne désespérais pas. Après tout j'avais rien fait de mal concrètement. Y avait juste que ça faisait six ans que je squattais dans cette baraque. J'avais pensé plusieurs fois pendant ces années : « Et s'ils voulaient vraiment m'emmerder un jour… ? » Mais non. Y avait vraiment pas de raison particulière. Solitaire j'étais, solitaire je resterai, allait-t-il falloir que j'ouvre un autre squat ? J'aurai bien trouvé de toutes façon. En attendant, j'étais enfermé et j'attendais que ça passe.

Ce ne fut qu'après deux jours complets que ces enculés me foutirent dehors. Après deux longues journées et deux longues nuits, passées dans une cellule de un mètre sur deux, de laquelle j'étais sorti deux fois pour aller pisser et une fois pour que ce connard d'Officier de Police Judiciaire ne m' « entende » avec toute sa suffisance et sa fausse compassion. Avec son air gêné. La quatrième c'était pour qu'ils me libèrent.

« Bon ! Passons au choses sérieuses ! »

Je devais trouver une masse maintenant. Où est ce que j'allais dénicher ça ? Sur un chantier bien sur ! Alors c'était parti pour une recherche de chantier.

Pendant trois jours, entre des moments courts de manche, quelques bières pour tenir, dormant la nuit n'importe où, surtout si je pouvais, j'errais dans la ville avant de finalement trouver mon bonheur. Ce ne fut pas sur un chantier, mais j'étais entré dans une voiture abandonnée pour tenter de dormir à l'abri le dernier soir, vers une heure du matin.

Le hasard faisant bien les choses, je fouillais le coffre avant de partir espérant trouver de la nourriture tant la faim me tenaillait, et là se trouvait une masse qui n'attendait que moi pour la prendre. Le coup de chance.

Direction l'ancien squat.

Un coup de masse dans le mur, deux, trois, le mur commençait à être attaqué.

Quatre, il se fêla.

Cinq, un semblant de trou apparaissait déjà.

Six, le trou s'était agrandit nettement et des débris de plâtre tombaient.

Sept, ma main passait entièrement.

Huit, neuf, dix, onze, douze.

Je passais à l'intérieur et constatais à nouveau les dégâts. Même si j'avais voulu et que j'avais été assez motivé pour pioncer ici, impossible de bénéficier d'un semblant de confort.

J'allais quand même tenter de passer la nuit là le soir même, en espérant qu'il pleuve pas...

Il restait un peu de gaz dans la bouteille. J'ai pensé que c'était dommage qu'ils aient pas tapé dedans par accident, BOUM ! Un ou deux de ces salauds aurait pu se blesser ou mieux, se tuer carrément, et je me serais bien marré à les voir couiner comme des lapins qu'on dépèce encore vivant !

J'allumais le gaz, et la lumière révéla une conserve éclatée à terre, je la mit directement sur le gaz, elle chauffa le peu de bouffe encore bonne qu'elle contenait. J'allais pouvoir manger, et chaud. Je fouinais vite fait dans le bordel pas possible qu'avaient collé ces sales flics, et au bout d'une minute je finit par trouver une fourchette.

« Je savais qu'elle devait bien être quelque part celle là! »

Je mangeais. Je n'eût pas le temps d'apprécier le repas que je vis du coin de l'oeil un détail qui me ficha le cafard : mon bang était cassé. Je l'avais pas encore vu. Inutilisable. Il allait falloir que j'en fabrique un autre. Ça me faisait chier. Je passais le reste de la journée à tenter de rafistoler mon bang, en vain. Quelle bande de salauds !

Pour couronner le tout, il se mit à pleuvoir, on était en avril et c'était les pluies de printemps, bien humides et longues, tenaces. Il m'était finalement impossible de passer la nuit là, à cause de cette foutue pluie, à cause du toit défoncé par les policiers bien intentionnés. Il allait falloir que je trouve un hall d'immeuble ou un parking souterrain pour être au sec ce soir.

Je laissais échapper un soupir. Je fis l'inventaire de ce qu'il me restait de potable. Un vieux sac à dos traînait dans un coin, c'était mon sac, ma maison. Je le remplit rapidement avec tout ce que je pu sauver, et partit sans oublier de faire un petit feu de joie, histoire de laisser une trace, et puis aussi un peu de me venger. J'espérais que tout le quartier allait pas cramer quand même. En fait je décidais de m'en balancer. Tous mes « voisins » n'avaient jamais eu que du mépris pour moi. Je leur souhaitais d'aller tous au diable sans passer par la case enterrement.

« Qu'ils crament tous ces salauds. »

Je m'en allais, et derrière moi, le reste de la maison commençait à s'illuminer, et tout d'un coup BOUM! La bouteille de gaz… Je l'avais oublié celle là.

Alors, paniquant un peu je me mis à courir des fois que les flics ne fussent pas loin. Je m'engouffrais dans le premier immeuble que je croisais, j'étalais une couverture par terre dans la cage d'escalier, il devait être pas loin de minuit. J'avais même pas une clope à fumer. Autour de moi des mégots que des jeunes avaient écrasés, jonchaient le sol et les marches. Ils devaient squatter pas mal ici vu le nombre de cadavres de joints. Y en avait même un pas fini!

« Bingo!! »

Je l'allumais. C'était du bon en plus! Je m'enroulais dans la couverture, et Morphée m'emporta. À la santé des cons qui crament !

La dèche

Réveil difficile, à cause du passage des riverains et des voitures. Elmet sortit de son duvet offrant à tout le monde la vue de son caleçon long et de son torse nu aux poils blanchis par l'âge. Les passants qui le voyaient ne semblaient pas vraiment ni choqués ni outrés, seulement un peu dégoûtés pour la plupart agacés pour quelques uns, mais ils faisaient tous un pas pour se rapprocher de la chaussée afin d'éviter au maximum la confrontation de leurs sens avec l'alignement de misère qui s'étalait tout le long de la rue, dans les alvéoles régulières des murs.

Elmet s'assit et prit au fond de son sac une bière avec écrit en gros « 8.0 ». Il l'ouvrit et commença à la boire. Son estomac fut tout de suite ragaillardi malgré une première gorgée, dérangeante à cause du goût chimique de cette mauvaise bière forte. Il enfila son pantalon et plia son duvet. Pour la première fois il se demanda le nom de cette rue du quartier de la Gare du Nord, dans laquelle il dormait depuis deux semaines maintenant, et où il se trouvait dans cet instant. Il avait jeté son dévolu sur un des renfoncement de l'immeuble encrassé qui bordait le large trottoir. Il pendit le duvet à son sac à dos à l'aide d'un solide noeud, puis partit commencer sa manche matinale.

Il se dirigea vers le bas du quartier, où la rue partait en une longue pente. Au passage il regarda la plaque de la rue pour avoir la réponse à sa question : Rue du Faubourg Saint-Denis. Un bon demi-kilomètre plus bas, il s'assit par terre. Il était sur son coin de manche habituel, contre un magasin « Leader Price », il posa sa casquette sale par terre, retournée, y glissa une amorce de quelques pièces rouges, quelques centimes, et entreprit de parler à des passants qui allaient pour beaucoup l'ignorer superbement toute la journée. Il termina sa bière et sans se poser de question en ouvrit une autre : même opération qu'au départ, il enfonça sa main dans son sac et sortit la seconde bière, actionna la languette et prit une goulée généreuse. Il fallait que sa réserve de bières soit toujours dans le positif au réveil, il pouvait pas commencer une journée convenablement sans boire au moins quatre de ces bières fortes, et donc, il s'en mettait tous les soirs quatre de côté.

Deuxième « 8.0 » entamée, l'effet de l'alcool commençait à monter, mais progressivement, très lentement, tant il était habitué. Cette sensation lui était agréable, il était alcoolique sans vraiment en avoir conscience, il pensait que c'était rattrapable, que sa forme d'alcoolémie ne concernait pas encore le produit en lui même, mais d'avantage le geste banal et habituel de boire. De toutes façons il s'en foutait.

Une dame Africaine qui sortait du « Leader Price » s'approcha de lui gentiment, pleine de bonnes intentions, et elle mit une pièce de cinquante centimes dans la casquette. Un sourire, un bonjour, ils parlèrent comme si de rien n'était pendant moins d'une minute, et elle partit. Elmet restait assez stoïque mais non moins communicatif, comme à son habitude. Quelle heure il était ? Il plissa les yeux pour mieux voir une horloge qui se trouvait à trente mètres de lui de l'autre côté de la rue, sur le trottoir… Dix heures vingt environ. Le magasin avait ouvert à neuf heures.

« Clic Psshhhhh... »

Troisième canette ouverte, son état commençait à se transformer un peu, ses paroles se faisant moins claires. Mais il n'y avait que comme ça que la rue le connaissait. Fallait se lever et venir tôt dans le coin pour avoir une chance de voir Elmet à jeun. Ici, tout commençait à bouger vers onze heures trente, avant c'est toujours très calme : même les flics se faisaient rare avant onze heures. Passé cette limite de onze heure trente, toutes les rues devenaient nerveuses de manière exponentielle. Un type passa et lui tendit un joint qu'il accepta. Il pensait que tout était bon pour oublier cette condition et s'oublier soi même, et il touchait à tout. Il finit le joint et s'ouvrit sa quatrième canette. Déjà, il mâchait d'avantage les mots qu'à son arrivée sur le parvis du magasin. Ses gestes se faisaient plus lents, voire plus détendus. Pendant que la rue commençait à bouillir, lui faisait l'inverse : il se calmait. Il se disait qu'il était pas si atteint que ça, en tout cas par rapport à certains complètement délabrés… Quatrième canette terminée, il était environ onze heures et l'alcool circulait suffisamment dans ses veines pour lui permettre de commencer activement à faire la manche, gagner sa matinée, comme absolument tous les matins.

Chaque personne avait droit à son petit speech, pas de perte de temps sur ceux qui l'ignoraient, et il pensait qu'il arrivait presque toujours à voir à l'avance qui lui donnerait la pièce, et à qui ce n'était pas la peine de demander ; pour être vraiment efficace il ne devait pas se fier à ce type d'intuitions, les apparences trompaient souvent et des personnes qu'il avait condamnées d'office se montraient généreuses.

Une personne arriva et se posa à côté de lui, c'était « L'Indien ». Ils se firent un « shake » de la main, ce geste consistait à fermer son poing droit ou gauche, et à le taper plus ou moins doucement contre celui de l'autre, en signe de reconnaissance ou de salut.

« L'Indien » - tout le monde l'appelait comme ça car il disait venir d'Inde et avoir des racines amérindiennes, il avait un accent prononcé mais pas du tout indien ou américain, plus de type espagnol - se roula un joint après avoir posé sa bière par terre près de lui. Des flics passèrent et firent comme s'ils n'avaient rien vu. Ces agents étant du quartier, ils les connaissent tout les deux et ils n'avaient pas envie de se taper une prise de tête gratuite avec deux zonards. De plus ceux là considéraient comme une perte de temps, d'aller s'occuper d'eux, ils les considéraient comme des moins que rien, des parasites nuisibles.

« Les flics ont un passe droit pour la discrimination… A la ceinture! » pensa Elmet.

Fallait comprendre que les flics faisaient, en quelques sortes, partie du grand zoo de la zone, eux étaient dans un fantasme qui consistait à se croire les justes représentants de l'autorité, mais pour les autres éléments de la jungle urbaine, ils n'étaient simplement que des pantins bien dociles, soumis à toujours plus haut qu'eux dans la hiérarchie de leur administration. Sous les flics de base, arrivaient hiérarchiquement les vigiles, les gardiens de squares et de parcs. Et les vigiles était généralement respectés quand ils étaient pas trop bêtes et méchants…

Elmet s'était fixé de partir sur les coups de quinze heures maximum : le vigile actuel du « Leader » se faisait toujours relever à cette heure, et celui qui le remplaçait était un sale con. Il faisait d'ailleurs clairement baisser les ventes du « Leader », car presque plus aucune bière n'était achetée quand il prenait son service, les habitués connaissant le bonhomme et ses horaires allaient se fournir quelques dizaines de mètres plus bas dans la rue… Lui croyait bien faire en « nettoyant » le trottoir de ceux qu'il considéraient comme des parasites, il ne se rendait pas compte de la nuisance de son comportement et la direction du magasin non plus, elle se contrefichait de ce problème. Il n'y avait sensiblement que les zonards qui semblaient concernés. Tout le monde s'accordait pour dire que ce type méritait une bonne branlée et qu'il allait l'avoir un de ces quatre matins...

Plusieurs personnes avaient donné de la monnaie, et Elmet avait entreprit de tout recompter. Il y avait un peu plus de cinq euros et il avait alors fait signe à « l'Indien » de garder son sac et son duvet devant le magasin, afin qu'il aille se ravitailler en bières. La confiance régnait tant que ça durait pas des heures. Il le connaissait depuis un moment, et la grande baie vitrée aux pubs scotchées du « Leader » laissait une certaine liberté de vision du parvis du magasin aux clients qui se trouvaient à l'intérieur, Elmet allait pouvoir un peu surveiller « l'Indien » et ses affaires. Il allait pas faire des grosses courses, juste acheter de quoi boire un petit coup.

Devant le rayon des bières placé juste à l'entrée après le tourniquet, un homme habillé en costume, la cravate dénouée, hésitait en regardant les prix. Il s'était placé à distance du rayon pour avoir une vision plus large ce qui laissait de la place aux clients pour passer.

Elmet s'engouffra et passa entre l'homme et le rayon comme un courant d'air, il saisit au passage habilement plusieurs bières « 8.0 ». Il passa à la caisse, et ressortit gaillard pour s'apercevoir qu'il aurait mieux fait de se méfier ce coup ci. L'autre avait disparu avec ses affaires…

Fou furieux, Elmet se mit à courir s'enfonçant dans la rue Lafayette, pour retrouver « l'Indien », et dans la première poubelle qu'il croisa, il trouva un vieux duvet qu'il connaissait bien. Vu l'état de la couvrante l'autre avait pas du la garder.

« Quelle enflure » cria Elmet.

Après avoir récupéré son lit, il reprit sa course.

« Je vais le retrouver et je vais lui faire manger ses dents à ce pourri »

Réveil très difficile, sous l'abri bus en face de l'Hôpital Lariboisière. Laure avait dormi là, mais surtout elle avait dormi quelques heures pendant lesquelles personne était venu l'emmerder.

« Qu'ils essayent! » pensa-t-elle en jouant avec la lame de son cutter dans la grande poche de son manteau long.

À peine debout, elle remonta la rue en direction du Boulevard Magenta et Barbès, d'un pas lourd et difficile. Elle avait super mal au crâne, elle arrivait à peine à se tenir debout, ça allait passer dans les cinq minutes, c'était le réveil… Elle sentit déjà une envie de crack.

Surtout elle avait besoin d'un « taquet de sken' ». Elle croisa un punk qu'elle connaissait ; elle ne le vit pas. Lui, si, il s'arrêta, et elle lui passa devant sans un mot. Elle avançait péniblement en regardant ses pieds. Elle ne voyait pas grand chose.

« Putain ! J'ai besoin d'une cigarette là. Je vais me faire une roulée » décida-t-elle.

Roulée qu'elle se confectionna rapidement. Elle repensa au « skén' », elle avait pas une tune pour s'en payer, elle tenta tout de même de trouver quelqu'un qui en aurait.

« Quelle heure il est? » se demanda-t-elle, et elle sortit un téléphone portable qu'elle du rallumer, elle avait du l'éteindre à un moment de la soirée de la veille à cause de la batterie.

Il indiquait onze heures vingt-quatre. Elle le rangea bien à l'abri après l'avoir à nouveau éteint.

Elle arriva à Barbès, et avant de s'engouffrer sous le métro aérien elle scruta l'ensemble depuis l'autre côté de la rue : le kiosque à journaux était planté en plein milieu du parvis du métro, et autour allaient et venaient des riverains qui zigzaguaient parmi la jungle diverse composée de personnes à l'air louche, d'autres qui avaient plutôt l'air mal en point, d'autres qui avaient l'air de pas trop savoir pourquoi ils étaient là, et des vendeurs à la sauvette.

Quelques vendeurs de cigarettes quasi à la criée étaient postés et alpaguaient tout ce qui passait à leur portée en proposant leurs produits « pas cher », et une demi-douzaine de personnes étaient assises sur la rambarde bordant la chaussée, derrière le kiosque. Elles attendaient on ne savait qui pour on ne savait quoi, et tout le monde s'en foutait, sauf les vendeurs occasionnels, qui enregistraient les têtes de leurs futurs clients potentiels. Un honnête voyageur regardait les journaux du kiosque, sur une table tenant sur des tréteaux, étaient entreposés des titres en langages divers, ce qui montrait la mixité du lieu. Le voyageur, quant à lui, lorgnait la presse grecque.

Après quelques secondes d'observation, elle sentit quelques regards se tourner vers elle depuis l'autre côté, elle était repérée. Elle arrivait d'en bas, et il fallait de toutes manière qu'elle traverse cette partie du trottoir si elle ne voulait pas perdre de temps. L'usage était de ne rater aucun endroit entre Barbès et Gare du Nord, et souvent, sous le métro aérien de Barbès, elle avait trouvé son bonheur, elle traversa donc cette branche de la rue sous les regards et les quolibets…

Laure avait fait demi-tour devant le vide évident, personne ne disposait de ce qu'elle cherchait. Il y avait bien su « sub' » ou du « rivo », mais pas de « skén' ». Elle repassa pour la seconde fois à hauteur d'une pharmacie dont la vue lui rappela qu'elle n'avait pas de matériel stérile sur elle, elle passa son chemin, de toutes façons elle n'avait pas les moyens d'acheter ça là.

Une journée bien dure s'annonçait pour elle. Une de celles dont elle se serait bien passées, qu'elle aurait bien sauté. Elle était trop jeune pour toucher quelque argent que ce soit sans rien faire, pas de RSA avant vingt-cinq ans, dans... sept ans... et trop vieille pour que ses parents aient des scrupules à la mettre dehors étant donné ses consommations et son refus d'être prise en charge et de « rentrer dans le droit chemin », celle qu'ils considéraient maintenant comme une junkie, et elle se sentait partir loin, elle et sa jeunesse. C'était pas le moment de penser à tout ça. Fallait qu'on la dépanne. Elle allait en chier, c'était ce qu'elle pensait.

De retour devant l'Hôpital Lariboisière, quelques personnes attendaient qu'un vendeur se pointe, tous ceux et celles qui stationnaient là espéraient une arrivée massive du même produit : du « Skénan », et tous et toutes le savaient. Il était de coutume de jauger en arrivant du nombre de personnes présentes, pour avoir une estimation du temps total depuis lequel ils attendaient. Et là ça faisait bien vingt minutes que rien n'était passé par là.

Et soit dit en passant, chaque minute qui passait augmentait les probabilités que quelqu'un arrive avec du « skén' » et que du coup la place se vide.

L'ambiance était électrique ici. Parmi les clients dans l'attente, il y avait des gens de plusieurs styles différents, de plusieurs âges, de plusieurs sexes, se mélangeaient une flopée d'usagers de drogues très différents. Laure alla s'asseoir sous l'abri-bus sous lequel elle s'était réveillée, après s'être renseignée :effectivement, comme elle s'y attendait en constatant le monde en arrivant, rien ne tournait pour le moment. Mais soi disant, un mec allait se pointer et il aurait de quoi faire. Elle était malade, le manque arrivait à grands pas.

La douleur dans son crâne continuait de taper dur. Elle s'assit et prit sa tête entre ses mains.

« Quelle misère... » se dit-elle…

Un grand type arriva et la salua. Une connaissance, « Bringé ». Il cherchait également du « skén' » pour lui et sa copine. Dans ses yeux Laure lisait de la compassion pour elle. Elle se savait en sécurité avec « Bringé ». Lui était sous méthadone, et il avait prit son traitement ce matin, ça allait bien. Une « Heineken » à la main, il s'assit pas loin d'elle pour attendre le produit. Ils connaissaient la chanson. Tout le temps la même. Avec un peu de chance, on tombait en plein rush, mais souvent, pour les habitués des fins de matinées, c'était la dèche avec ou sans argent en poche. C'était le bon mot, pas du tout exagéré : la dèche…

Elmet courait encore, ça faisait au moins dix minutes, il avait fait demi-tour et tournait maintenant dans les ruelles alentours. Quand il vit celui qu'il cherchait, il sut que l'explication allait être repoussée : l'autre était entrain de monter dans une voiture de police, menottes aux poignets attachés dans son dos. Un flic l'aidait à monter, puis fit le tour du véhicule et monta sur le siège du passager. Elmet vit cette scène de loin, il s'était arrêté avait du s'appuyer sur un des lampadaires plombant le trottoir tous les vingt mètres, pour souffler. La montée d'adrénaline était maintenant terminée, et il sentait son cœur battre beaucoup trop vite et fort, il en avait du mal à respirer, il était en nage et sentait des picotements l'envahir, il s'assit en voyant le spectacle impuissant. La voiture démarra et partit, et avec elle l'espoir de tout récupérer avant ce soir. Il retourna devant son « Leader Price » et reprit sa manche pour pas perdre trop de temps. Les bières qu'il avait acheté avaient été secouées, et il du se retenir d'en ouvrir une pour le moment. Il avait posé ses affaire, restait debout en guettant toute personne susceptible de le dépanner d'un euro, ou moins, ou plus...

« Vous auriez pas une pièce SVP ? » Elmet était pas vraiment doué pour faire la manche, il avait simplement l'habitude, et souvent les mêmes personnes donnaient à nouveau plusieurs jours de suite. Il n'hésitait jamais à demander, même au risque de tomber sur quelqu'un qu'il connaissait en fin de compte.

« C'est moi banane !

- Salut Laure... »

Ils se firent deux bises, et Elmet raconta, avec des gestes énervés, sa mésaventure avec « l'Indien ». Elle l'écouta et entra ensuite dans le magasin. Elle en ressortit deux minutes plus tard avec une bière qu'elle ouvrit et qu'elle bu en discutant tranquillement malgré son état de manque apparent. Elle lui expliqua qu'elle était en « dèche de skén' », cette expression, il commençait à bien la connaître, lui qui n'en consommait pourtant pas, généralement. La dèche, que ce soit de « skén' » ou d'autre chose, il savait ce que c'était.

C'était son lot quotidien. Solidaire, il donna une pièce de deux euros à Laure. Elle avait déjà réussit à taxer quelques euros sur le chemin entre l'hôpital et le « Leader », avec ça, elle pouvait aller « se soigner », si toutefois elle réussissait à trouver quelque chose. Elle le remercia, l'embrassa même chaleureusement pour ce geste, et fila en direction de Barbès, cette fois ci d'avantage sûre d'elle. Même si il n'y avait toujours rien, le problème de l'argent était momentanément réglé, ça lui retirait une épine du pied. Elle allait pouvoir effectivement « se soigner » et disposer de plusieurs paires d'heures sans devoir se soucier du manque.

Une seconde vie

Il s'avançait péniblement dans la pluie, face au vent, difficilement. Le froid mordait son corps, une parka l'enveloppait pourtant, le modèle militaire, mais rien n'y faisait : être mouillé sous la pluie et dans le vent, ça refroidit. Il remonta son col et renifla bruyamment.

Les rues de Paris étaient mornes et glaciales comme un mois de décembre, elles aussi, à cette heure matinale. Il était fatigué, mais la température l'empêchait de prendre le repos qu'il aurait aimé prendre. Se poser et dormir un bon moment. Voilà un bon programme, mais la pluie le ramena vite à la réalité et il pressa le pas. Il était encore loin du campement, et aucun transport à part les bus de nuit, qui étaient fliqués jusqu'aux fenêtres, à sa disposition gratuitement. Il avait pas un rond et si il avait eu des sous, c'est pas dans les transports qu'il les aurait utilisé. Son estomac grogna longuement, et la douleur que ça lui provoqua le força à ralentir un peu, le temps de se tordre en deux une ou deux fois avant de se frictionner vivement et de reprendre son rythme plus vif. Mais plus courbé.

Une tige! Juste une seule tige... Il sortit un vieux paquet de cigarettes un peu abîmé et l'ouvrit puis entreprit de compter les rares résidentes sans freiner sa course. Deux, trois. Et demi... Plus un mégot de roulée à moitié fumée. Il s'autorisa de fumer le reste du mégot.

Un vague souvenir du visage de la personne qui lui avait donné le tabac pour confectionner cette clope lui revint à l'esprit pendant une seconde environ, puis repartit dans les méandres de ses pensées. Il l'alluma et en tira une grosse bouffée qui, pensait-il, l'aidait à marcher plus vite. Il pensa une seconde que c'était bizarre qu'une cigarette lui donne de l'entrain alors qu'elle était d'avantage censée lui couper le souffle... Il tira de plus belle sur son clope. Il repensa à sa journée si classique par rapport à toutes ses journées. On était qu'au milieu de l'automne et il faisait déjà très froid. Ils étaient où, les étés indiens interminables de sa jeunesse de banlieusard ? Il revit sa cité, ses copains quand ils fumaient des joints dans ou devant le hall de l'immeuble de ses parents en rigolant comme des bœufs. Il était loin de s'attendre à ce qui allait lui arriver bien plus tard. En définitive, quand il réfléchissait et comparait sa vie du moment avec les autres périodes qu'il avait vécu et qui étaient bien différentes, il trouvait qu'il n'avait pas particulièrement à se plaindre de la situation : il mangeait à sa fin, certes toujours aléatoirement mais toujours convenablement. Il dormait et se réveillait toujours de la même manière, il tisait toute la journée, voyait du monde, s'amusait beaucoup dans ce milieu de zonards, et les zonards c'était la famille, plus que le sang ! Et ça se respectait ! La solidarité qu'il vivait l'étonnait au plus haut point. Avant, il aurait plutôt pensé que la fatalité qui touche les personnes qui vivent des situations similaires, avait des conséquences très violentes qui parfois poussait les gens à s'isoler, et à devenir fou, petit à petit. Et ce qu'il voyait autour de lui, qu'il vivait aujourd'hui, était tout autre.

Un bus lui passa juste devant et le sortit de ses pensées brutalement. Un coup de klaxon qui le ramena à la réalité et lui rappela combien le froid lui pelait la peau. Il vit un groupe de personnes sous un abri bus, qui discutaient. Il entendait des bribes de leur conversation et le son s'amplifiait alors qu'il approchait. Au moment où il passa devant l'arrêt, un autre bus se montra au bout de la rue. Il pensa que, « putain ! » il savait même pas où il était, mais qu'il prendrait bien quand même ce bus, ne serait-ce qu'histoire de profiter de la chaleur. Une église sonnait quatre heures du matin dans un carillonnement étouffé.

Les jeunes qui discutaient se mirent tous à guetter le véhicule. Le bus s'arrêta. Ils montèrent et la porte se fermèrent dans leur bruit particulier et hydraulique, le bus disparut en tournant à droite.

Il continuait à marcher dans le froid et la pénombre, striée de la lumière des réverbères qui défilaient. Une vieille beaucoup trop maquillée promenait son chien dans une rue adjacente. Elle le regarda en coin et accéléra le pas pour vite retourner dans son immeuble, la lourde porte se ferma en faisant clac!. Il se dit tout à coup, « si elle savait... j'ai la clé PTT et je rentre où je veux, c'est bien la peine de flipper comme ça de moi, elle mériterai qu'il lui arrive vraiment quelque chose, de toute façon pour sortir son clebs a cette heure elle doit être frappée la vieille... ». Il rit grassement et son imagination crasse partit dans un délire sexuel, les relations immondes qu'il pourrait avoir avec la vieille ne le dégoûtaient pas, « si ça se trouve elle aurait même pas résisté cette vieille peau... » Après tout sous la crasse y avait un homme encore relativement attirant, d'un âge fougueux. Et il avait toujours plu aux femmes. Il ne prenait pas par la force ce qu'il pouvait obtenir sans violence.

Il marcha comme ça pendant une heure encore avant d'arriver au campement.

« Ta gueule Trip ! »

Le chien de Totoche gueulait pour prévenir tout le monde de son arrivée. Deux têtes à crêtes sortirent des tentes au même instant, et elles y retournèrent aussitôt dès qu'elles eurent reconnues l'individu, le chien se calmait. Totoche se dirigeait vers sa tente, puis se glissa dans son duvet ; il entreprit de fumer une pipe à eau pour s'assommer avant de dormir comme une souche. Il avait été vite fait à Clichy pour acheter un bout de barrette, deux grammes de shit pour cinq euros. Dessus, il lui restait un bon demi-gramme, alors il en brûla la moitié et mélangea la poudre effritée avec un quart de cigarette blonde. Il bourra le petit cône de métal qui faisait office de foyer, et le mit à sa place, à un bout de la pipe à eau. Un coup de briquet, une aspiration rapide, et il comattait presque déjà. Il termina sa douille d'une dernière grande latte, cracha l'air, et s'assoupit sans aucune émotion.

Cette nuit là, il rêva beaucoup. Des rêves très agréables et beaux. Dans ses rêves, il était bien loin de Paris et de sa misère. Il volait. Ça ne l'étonnait pas car il avait toujours su voler et chaque nuit il volait. Chaque nuit il retrouvait ce pouvoir et l'utilisait sans se priver. Il courrait vite, très vite et il sautait dans son élan pour s'envoler et planer au dessus du paysage vert de forêts et de champs, parfois au dessus de villes gigantesques, mais toujours de très haut. Le ciel était gris et le froid ne le touchait pas car il en était immunisé. Le froid n'existait pas sur ce plan de conscience. Et il sculptait son monde, un monde à lui, qui correspondait à ses attentes, un monde sans police, un monde plein de drogues en tous genres et en accès libre pour tous, un monde où l'amour est libéré de ses conditions terrestres, considéré comme une émotion, omniprésente normalité. Et quand une chose pouvait le gêner il la supprimait simplement. Il cessait instantanément d'y penser. Il retrouvait chaque soir ce monde qu'il fabriquait au fur et à mesure de ses nuits.

Une seconde vie.

Un dimanche foireux

Une péniche franchit l'écluse. Les touristes mitraillèrent de leurs appareils photo le campement installé au croisement de l'écluse de l'Arsenal et de la Seine, à même les pavés.

Un brouhaha, mélange du bruit des machines du bateau et du charabia de langues diverses entremêlées, des touristes venus visiter Paris, et qui parlaient très fort entre eux, s'échappait du bateau et réveilla tout le camp. Les chiens se mirent à aboyer et Totoche le premier hurla un « Dégagez bande de vautours! » encore à moitié endormi, mais avec sa voix rauque abîmée, on aurait dit le râle d'un démon.

« Vos gueule les clebs !

–T'es réveillé Totoche ?

–T'a trouvé ça tout seul dugland ?

–Wow ça va Totoche prend ta métha détends toi man !

–Tu commence fort toi ! Branche pas Totoche comme ça sinon tu vas finir à l'eau...

–Putain de boulets ! V'nez pas m'chatouiller au réveil ou j'fous tout l'monde à l'eau ! Occupez-vous d'vos queues ! »

Le dialogue avait collé un blanc, et le petit groupe en profita pour s'activer doucement, les chiens tout le temps en liberté allaient et venaient entre le pont de l'écluse et le bord de la Seine. Un couple de joggeurs passèrent sans leur dire bonjour.

« Trip! »

Le chien suivait les deux jeunes coureurs...

« Viens là salopard! Oui t'es beau mon gros! Viens voir papa! Alors t'as bien dormi ?

Tu vas bien aller chercher une bière à papa ? Hein ? Comment ça t'as pas d'poches pour mettre les pièces. Rhaaa putain d'vérole! Faut tout faire soi même ici! »

Totoche se leva et se racla la gorge avant de déclamer :

« Bon! Attention les punks de merde ! J'vais aller faire les courses. Si y en a qui veulent une binouze c'est l'moment.

–Prend moi une huit six. Tiens! La monnaie tinta dans la poche de Didier et alla se loger dans la main caleuse de Totoche.

–Une huit six aussi.

– Ça fait deux huit six ! C'est tout ?

–Une seize pour moi.

–OK.

–Tu peux me prendre une Heineken et un Orangina pour Lolo steuplé ?

–Je récacapitule! Oh vous m'écoutez j'ai pas envie d'y passer la journée : Deux 8.6, une seize, une verte et un orangina. Ca fera euuuh... Y m'manque des ronds là...

Bon on va faire l'calcul vite fait là : trois fois un euro cinquante ça fait cinq euros et des poussières, pour les huit six. Une seize à combien elle est déjà là–bas... Bon on va dire deux euros, on en est à huit. T'es sûr que tu veux pas une Pils plutôt, elle est à un euro chez lui!

–Nan, une seize steuplé.

–Bon huit euros. Plus une heineken, un orangina. L'orangina c'est un euro et la Heineken, c'est deux euros donc ça fait heuuu... Putain personne a une calculette là? Tiens on va faire l'calcul sur la face à boulette.

–Vas y laisse la tranquille steuplé... Fous lui la paix elle a mal dormi. Ça fait à tout casser dix euros, tiens ça complète le reste. Soigne toi, je vais y aller.

- Ouais ? Mais grouille hein ! Pas envie de l'attendre toute la journée ma binouze !

- T'inquiète, tu m'connais... !

- Ouais ba justement...

- Allez j'y go !»

Didier mit une laisse à Skunk et partit à l'assaut du magasin d'alimentation du quartier.

Pendant ce temps le campement continuait d'émerger. Une seconde péniche entreprit de franchir l'écluse. Les touristes cette fois leur firent des coucou de leurs mains insouciantes, et seule Lolo leur renvoya un geste : un joli doigt d'honneur qui fut pris en photo deux ou trois fois tellement c'était intéressant. Les autres ignorèrent superbement ceux qu'ils appelaient les vautours. Bruits de machine, discussions mouvementées, deux ou trois flashs supplémentaires, les vautours allaient pouvoir parler de la misère affreuse qu'ils ont pu voir dans la plus belle ville du monde, si pleine de pauvres... Ils auront même des photos! Mieux qu'à Londres! Des punks en squat à même le pavé! Ils n'ont même pas la décence ni la pudeur de se cacher.

Seb sortit devant sa tente tout son matériel stérile. Tout un nécessaire stérile joncha la poussière, et il ouvrit les boites en plastique qui garantissent que les outils sont propres et n'ont pas servi... Une seringue, une cuiller en alu avec son petit bouchon pour pas se cramer les doigts, une fiole d'eau pure, et un stérifilt qui allait lui permettre de se shooter sans trop s’abîmer le bras. Sans oublier le plus important, son sub!

Il en était pas encore au niveau de Totoche. L'autre était obligé de se shooter dans les artères, ça lui faisait un mal de chien, il était acharné et n'abandonnerait que sous la contrainte ses habitudes malsaines. Il s'en foutait. No future.

Seb se faisait sa petite cuisine et Totoche allait l'imiter très vite. Seb cassa en deux le subutex de 8mg qu'il écrasa ensuite dans une feuille de papier blanche. Il pompa 100ml d'eau de la fiole dans la seringue, et éjecta l'eau dans la cuiller. Il plaça délicatement son demi sub dans l'eau de la cuiller, et la prit dans ses doigts marrons de crasse pour faire frémir l'eau à l'aide de son briquet. Il mélangea cette sauce avec le piston de la seringue, entra la pointe de la seringue dans le stérifilt et pompa le mélange ainsi filtré proprement dans la seringue. Il récupéra ensuite son lacet de chaussure, déjà délacé de la veille, et en fit un garrot qu'il serra le plus fort qu'il put, deux claques sur son bras, une veine ressortit difficilement, mais sûrement. Doucement et avec agilité et minutie, il planta sa pompe dans son bras noueux, éprouva une légère brûlure au contact de l'acier sur sa veine, vérifia qu'il était bien dedans, et envoyé tout le produit en une fois, mais progressivement, en revérifiant une fois qu'il était pas ressortit de la veine, le rouge qui se mélangea avec le liquide transparent le rassura et il finit le travail. Puis il retira le garrot, la seringue de son bras, et rangea tout son bordel. Il se retourna, et derrière lui dans la tente Lolo était entrain de l'observer avec une étincelle étrange dans les yeux qu'il ne remarqua pas. Il lui dit dans un bredouillement : « Le sub ça colle pas d'flash. » phrase à laquelle elle répondit : « Je sais. Nettoie ça tu saignes! ». Seb essuya avec un kleenex propre son bras qui goûtait déjà. Il appuya une vingtaine de secondes, et l'hémorragie stoppa net.

Totoche sortit sa morphine sous forme de gélules, et chercha une dizaine de secondes dans sa tente en gueulant.

« Putain de merde! Bordel! J'ai pas de stéri! »

Seb se déplaça jusqu'à la tente de Totoche et lui donna le reste du matériel dont il ne s'était pas servi.

« Heureusement que y'a tout en double là–d'dans! »

Totoche alla trois fois plus vite que Seb. Il n'écrasa pas les gélules, il se contenta de les vider (une, deux, trois...) dans la cuiller en alu. Il sortit de sa tente une grosse seringue usagée. Seb s'énerva un peu :

« Totoche bordel, prend la pompe neuve steuplé, tu vas te flinguer avec cette vieille gueuze! »

Il ne lui répondit même pas et continua sa cuisine tranquillement.

« De toutes façon, pensa–t–il, il ne pouvait pas, la pompe neuve elle rentrera pas dans mon artère, pi elle est trop p'tite pour contenir 3 skens. »

Ses gestes étaient précis et rapides.

Il pompa presque la moitié de la fiole de 500ml dans sa seringue qui paraissait énorme, pour rejeter l'eau dans la cuiller contenant déjà les 3 gélules vidées. Les boules de morphine remontèrent en surface. Il prit le côté adéquat de la cuiller dans ses doigts aussi crasseux que ceux de Seb, et brûla son mélange jusqu'à ce que l'eau boue franchement. Il posa ensuite la cuiller par terre, et avec le gros piston de la grosse pompe, il écrasa les boules ramollies par l'eau bouillante. Il mélangea ainsi cette soupe pendant une trentaine de secondes, avant de placer un quart de filtre de cigarette neuf dans l'eau blanche, et pompa en 5 seconde la totalité dans la pompe, qu'il alla loger directement dans son bras, dans le creux du bras, exhibant au passage une cicatrice énorme, celle là même de ses shoots. Aucun des autres ne regarda ce moment, tellement il semblait souffrir en fouillant à l'intérieur de son bras à la recherche de son artère brachiale. Quand au bout d'une minute il semblait l'avoir trouvé, il se détendit et enfonça le piston. Immédiatement une vague de picotements, sortes de fourmis le parcourut de la tête aux pieds, en s'attardant sur l'anus et les oreilles qui sifflèrent. La morphine monta instantanément. Il ferma les yeux. Son chien le regardait assis la tête penchée légèrement sur le côté et les oreilles levées, comme étonné.

Il n'avait pas retiré la seringue de son bras, et le sang coulait généreusement autour de la pointe. La chaleur dérangeante et humide que ça procura à son bras le sortit de sa torpeur.

Il retira la pompe et s'essuya le bras.

« Totoche tu dois aller à l'hosto t'as un abcès mon pote, tu le sais je t'apprend rien?

–Je sais je sais. Je sais putain! Je vais y aller mais pas aujourd'hui. Demain.

–Ouais c'est ça... Demain... »

Les chiens étaient entrain de débusquer un rat dans un des vasistas à même le sol, sorte de fausse fenêtre comme pour dire : « Vous rentrerez pas! Les rats, oui, mais vous les humains, c'est niet! » Ils étaient tous autour de la fenêtre aux barreaux derrière laquelle des centaines de rats vivaient : tous les entendaient la nuit. Les chiens aboyaient vivement.

« Ça fais neuf euros et vingt-cinq centimes mon ami!

–OK tiens chef!

–Merci et reviens quand tu veux!

–Salut!

–Skunk! Viens ici salopiot! On rentre. »

Didier revint au camp et les autres l'accueillirent comme un prince! Il ouvrit sa 8,6 et en prit une grande goulée qui lui fit plisser les yeux et grimacer. Il vit du coin de l'œil les restes des shoots de Seb et Totoche. « Les mecs, ramassez vos merdes putain! Si les keufs passent ils vont être contents tiens! » Et comme s'il suffisait d'en parler pour les attirer, une patrouille de la BAPSA pointa son pif sous le pont. Ils arrivaient du canal.

« Bonjour messieurs! Et madame, ajouta une policière qui les accompagnaient. Ça va ce matin? Vous avez bien dormi?

–Hahaha! V'la les roussins, s'exclama Totoche dans un sourire ce qui ne manqua pas de faire sourire aussi les flics.

–Ca va Totoche? Et trip il va bien?

–Ba z'avez juste à tourner la tête.

–Bon vous me ramasserez tout ça! Dit celui qui paraissait être le chef en désignant les seringues et le reste du matos qui avait été réuni mais qui étaient encore à la vue de tout le monde. Totoche ton bras?

–Mouarf! Laissez le où il est mon bras, je vais aller à l'hosto demain ça vous va?

–Moi je dis ça c'est pour toi mon vieux, un jour tu vas être obligé de le couper si tu fais rien, j'ai pas besoin de te le rappeler? »

« Mais tu le fais quand même » pensa Totoche résigné. Les flics firent vite fait le tour du campement pour s'assurer qu'aucun blessé ou pire, mort n'était à signaler.

Ils repartirent assez vite. A chaque fois, chaque matin, ils y avaient le droit. Jamais ils ne les avaient emmerdé plus que ça. Ils auraient même pu se shooter au PCP que les flics leur foutraient la paix. Si ils arrivaient pendant, alors ils retournaient faire un petit tour pour les laisser finir et repassaient ensuite. Ils n'avaient pas manqués dans les débuts de leur dire de pas faire ça à la vue de tout l'monde, mais c'était peine perdue. Valait mieux qu'ils le fassent là sous un pont plutôt que dans la rue devant les gosses.

« Putain de toxs! Quand est ce que ce gouvernement de bras cassés vont imposer des salles de consommation à Paris, on serait moins emmerdés avec eux! Ils auraient plus d'excuse pour faire ça ailleurs. Et surtout on retrouveraient moins de seringues usagées par terre.

–Tu as raison François mais Sarko serait pas très content si ça arrivait ça!

–Putain on s'en fout de Sarko, bon OK c'est not' chef suprême à tous, ça la circulaire qu'il a fait tourner au début de l'année nous l'a bien fait comprendre, mais on a le droit de penser quand même?

–Ba pas avec lui. T'es flic, mon pote, t'es son robot. T'es pas dans une association contre le crime, t'es un simple flic.

–Et nous les flics, on a pas le droit de penser?

–Et ba non. Enfin si, quand les pensées sont correctes.

–Ça veut dire quoi 'correct'?

–Correct, ça veut dire que Sarko il est content. Bon pi tu sais si on les arrête pas c'est qu'on nous a demandé de ne pas le faire. Normalement ils iraient passer une partie de la journée au bercail, mais on agit autrement.

–Et on agit comment?

–Ba c'est simple : Ils sont entrain de crever à petit feu, on les laisse dans leur merde. Ils se shooteront même en prison de toutes façon. Y'a pas de solution pour ça alors on cherche plus à les empêcher. C'est marqué dans la circulaire.

–Ba oui mais moi je l'ai pas lue la circulaire!

–T'es trop con toi, tu sais que normalement je devrais faire un rapport avec ce que tu viens de me dire. Je suis pas une pute. Bon OK je vais t'expliquer. La came qu'ils prennent c'est des médicaments détournés. Dans ces médicament, le gouvernement a placé du poison qui agit très très lentement. Ils crèvent un par un, et ce trafic va stopper de lui même.

–Ouais mais ils shootent pas tous des médocs! Ils sont pas tous au Subutex et au Skénan!

–Et ouais et c'est là que ça devient intéressant. Tout les gouvernements des pays riches sont complice là–dedans. Les dealers achètent leur came à l'État, et ils le savent même pas. Dans la came y a des substances mortelles, toutes les drogues qui s'injectent passent par les labos français et sont trafiqués.

–Quoi? Nan tu me charrie là?

–Je rigole jamais avec le métier garçon! Tu saurais tout ça si tu savais lire! Ha ha ha! »

« Ils sont sympas quand même!

–Non Lolo! Un flic c'est pas sympa. C'est faux cul.

–Comment tu le sais?

–Y a qu'à juste les écouter : Comment il va ton bras Totoche? Et ton chien il va bien? Tout les jours c'est la même chanson, tout les jours je leur répond la même merde. Tout les jours ils voient les seringues, tu les a vu nous demander ce qu'on fout dedans? Tu trouve pas ça suspect qu'un keuf ne réagisse quand il voit une seringue?

–Bon on va pas parler des animaux nuisibles. Trip! Viens là mon gros... »

Conversation coupée court. Une troisième péniche franchit l'écluse dans son fatras de touristes et le bruit assourdissant des machines et de l'écluse. La porte se ferme, l'eau monte, la 2e porte s'ouvre, la péniche passe du canal à la Seine. L'eau descend, la péniche avec, la porte s'ouvre à nouveau, et le bateau est au niveau de la Seine, bien plus bas que celui du canal et de l'arsenal.

« Bon qui fait la manche aujourd'hui?

–C'est notre tour, dirent presque en même temps Seb et Lolo.

–Bon ok alors c'est réglé, dit Totoche.

–Rachid, tu veux v'nir avec nous?

–Ouais j'ai rien à faire de t'façon.

–Bon prépare toi on va y aller.

–Partez sans moi je vous rejoint. »

Ils partirent en direction de Bastille avec leurs deux chiens, ils firent un arrêt sur les marches de l'opéra, histoire de se poser quelques minutes avant d'aller 'bosser'.

Une journée des plus classiques. Ils n'eurent même pas à se déplacer pour aller acheter le sub et le sken de Totoche : Ils tombèrent sur un vendeur à qui ils dirent de repasser vers midi avec 2 subs et 6 skens. Ils purent ainsi rentrer retrouver Totoche à cette heure. Rachid était pas encore parti.

« Déjà?

–Ba oui, y'a Dudule qu'est passé du coup on lui a pécho à lui.

–Combien? Interrogea Rachid.

–3 E. le sub et 5 E. le sken.

–Vous avez mes 6 skens?

–T'inquiète! Lui dit Seb en lui lançant sa came.

–'Tain vous avez fait 36€ en trois heures? Faudra vous envoyer bosser plus souvent! Il gloussa de satisfaction. Mais c'est merveilleux tout ça! »

Il avait dit ça dans un sourire qu'il ne pouvait dissimuler même sous sa barbe sale. Il rangea ses gélules dans une boite en aluminium, et s'attela à faire un feu dans un gros tonneau de métal. Un morceau de caddie faisait office de grille, Seb et Lolo avaient amené de la viande à griller qu'un passant leur avait donné. De la bonne viande qui sortait directement de la boucherie halal. Un régal. Ils en avaient pour environ 24 heures à 6. Et il en resterait pour les chiens... Ils allaient faire un vrai festin.

La journée passa trop vite.

La nuit tombée, une ombre se montra sous le pont et s'avançait vers eux. Un individu maigre et grand s'approchait tranquillement. Les chiens se mirent à aboyer pour prévenir l'assemblée de l'arrivée d'un intrus. Ils se turent tous, laissant les chiens faire leur boulot.

Un des chiens secoua la queue et s'avança vers le type. Il l'avait reconnu.

« Dudule! Ba qu'est ce que tu viens foutre chez nous mon vieux?

–J'ai un truc de ouf à vous montrer.

–Ah bon? Ba installe toi. Tu sais où dormir de soir? Sinon on a une tente en rab...

–On verra ça. »

Il sortit un sachet de plastique avec la marque Monoprix imprimé dessus, et l'ouvrit délicatement. Tous étaient le cou tendu dans l'attente, quand il faisait ce genre de truc c'est qu'ils allaient certainement pouvoir se défoncer sans limite.

« Eh c'est pas gratuit, je vous la fait goûter mais c'est tout. Je parie que vous avez pas de caillasse?

–Toi tu nous connais bien!

–Bon c'est pas grave, vous me ramènerez des clients! Je viens de tomber sur un dingue qui m'a proposé de me revendre de la came qui venait directement de Hollande. Vous y croyez vous? Un p'tit bolos à peine majeur... Je lui ai rendu service. J'ai gagné une paire de baskets au passage tiens regardez... Bon c'est pas tout ça. Vous avez vos cuillers? »

Totoche plaça un gros pavé qui servirait de table de fortune au centre du cercle qu'ils avaient formés, et trois cuillers allèrent se poser dessus.

Dudule ouvrit un tout petit paquet qu'il prit dans le sac, et versa la poudre beige un peu solidifiée dans les cuillers. Il vida complètement le paquet. Puis il en rouvrit un autre, et mit une petite quantité de poudre sur le revers de sa main, et aspira avec son nez ce petit tas. Il jeta sa tête en arrière comme pour mieux permettre à la drogue d'atteindre le cerveau.

Dudule donna un citron coupé en deux aux autres et ils le pressèrent chacun leur tour au dessus de l'héro. Celle ci commença à partir en poudre plus fine, mouillée et acidifiée par le jus de citron. Tous ajoutèrent de l'eau pure et mélangèrent le tout. La came était complètement dissoute et ils pouvaient commencer à filtrer.

« Punky, fais gaffe, t'as pas l'habitude. Je voudrais pas avoir à appeler les pomplards...

–T'inquiète je t'ai pas attendu pour shooter.

–Oui ba fais gaffe quand même. »

Ce dernier exhiba fièrement des bras presque vierges de marques de shoot. Il n'eut même pas à se mettre de garrot, et il trouva sa veine tout de suite.

Ce fut le premier à agoniser.

Totoche vomit presque instantanément.

Seb devint blanc comme un linge.

Dudule les regardait en commençant à calculer... Un mal de crâne intense l'attaqua une minute après les autres. Totoche, Seb et Punky avaient de la bave mousseuse qui leur sortait de la bouche.

Seuls Lolo et Rachid vivaient la scène de l'extérieur en ne comprenant pas vraiment ce qui se passait exactement.

Totoche tomba de la pierre sur laquelle il était assis. Du sang coulait doucement de son nez et de son bras. Une pompe plantée et un garrot serré toujours sur lui. La confusion envahissait peu à peu son esprit, une chanson se jouait en boucle, l'île aux enfants, de Casimir. Insupportable... « Voici venu le temps des rires et des chants... » Son chien se coucha à ses côtés.

Lolo criait, demandait de l'aide en hoquetant. A un moment, elle courut vers la surface et entra dans la première cabine téléphonique qu'elle vit. Elle composa le 18, le numéro des pompiers et dans une panique palpable, expliqua tant bien que mal la situation. Elle pleurait.

Rachid était resté avec les autres qui crevaient dans l'indifférence des habitants du quartier.

Au mieux ils liront demain dans le journal que quatre toxicomanes étaient crevés sous un pont, des conséquences de leur frénésie de l'injection. Au pire ils le sauront même pas. Les flics demain verront le campement déserté. Ils le marqueront dans leur rapport. Il commença à se dire qu'il fallait qu'il parte étant donné la quantité de came dans le sac. Et à part Lolo, il était le seul garçon présent et était resté à jeun. Les flics auraient besoin d'un coupable, et il allait pas balancer Dudule, même mort, surtout mort! Il respectait bien trop les morts pour ça. Pourtant ce serait une solution intéressante. Il se rendit compte qu'il était entrain de condamner un pote et se maudit lui–même. Il démonta sa tente très vite, prit son chien, piocha très vite aussi dans le sac une poignée de paquets blancs et disparut dans la nuit.

Lolo revenait de la cabine téléphonique vers le campement, et quand elle arriva Rachid était parti. Elle pleurait toujours. Elle rassembla les chiens, et attendit les pompiers. Une sirène se fit entendre, et disparut presque aussitôt. L'espoir tué dans l'œuf. Elle avait Seb dans les bras et la bave coula sur elle. Elle pleurait doucement. Les pompiers arrivèrent.

Cauchemar

Un groupe avançait doucement, montait des escaliers sombres, longs, sales et rectilignes.

Au bout, une porte. Derrière, un squat.

Une unique pièce. Curieusement, et bien que je n'étais jamais venu ici, je savais que c'était le squat de mon pote Ziggy. J'étais en manque. Y avait personne ici à part nous. Un placard. Je me mis à fouiller. Ziggy prenait de la came, donc il devait logiquement y avoir de la came ici. À moins que... et s’il n'en avait plus ? Je fouillais dans le placard, un peu comme un placard à pharmacie, et entre les capotes et les capsules de « skén' » vides, rien.

« Et merde! »

J'allais abandonner quand j’eus l’idée de regarder au dessus du placard.

« Bingo! Du Skénan! »

Je devinais ça à la couleur des gélules. Et là je retournais la plaquette : « Doliprane ».

« Mais bordel ça a pas cette gueule les Dolipranes ! » m'écriai-je.

Je fouillais encore au dessus de ce foutu placard, et je trouvais finalement deux gélules de Skénan. Ouf! Le calvaire allait enfin stopper. Autour de moi gravitaient les autres. Je les connaissais tous. Ils me connaissaient également. Je m’assit devant la table et disposais du matériel pour shooter. Tout le monde s’assit autour de moi. Une seconde plus tard, j’inhalais un bang de beuh! Et de la bonne ! Sans me poser de question, je sortit du squat avec les autres, pour me retrouver dans la rue de mon enfance. Juste assez tôt pour apercevoir Ziggy rentrer, de loin. Il ne nous avait pas vu, et il était pas tout seul. Il avait l’air de pas aller super bien. Et si par le plus grand des hasards je m’étais collé ses deux derniers « skéns' » ? Je tournais alors ma tête lentement vers les autres, et leur dit :

« Courrez ! Allez par là je connais ici ! » Et nous partîmes en direction de chez moi en courant.

Je me réveillais en sueur en me redressant soudainement dans un cri de panique. Là j'étais vraiment en manque. J’avais plus rien et j’avais pas une tune. Je savais pas comment j'allais faire...

« Merde ! »

Je gardais toujours des cuillers usagées, restes de mes shoots précédents, pour ce genre de cas. Car il restait systématiquement un peu de morphine dedans, prisonnière des filtres de clope industrielle restés collés aux cuillers. Comme beaucoup d'usagers, j'utilisais par habitude des bouts de filtres de clopes neuves pour filtrer le « skén' », c'était beaucoup plus rapide qu'en utilisant les filtres stériles vantés par les associations. D’un pas fatigué, je sortit de ma piaule dégueulasse pour trouver un récipient propre dans la cuisine, un petit de préférence. Dans un placard, je dégotais un ramequin. Tout gras… Puis je dégageais la vaisselle sale de l’évier, une odeur nauséabonde vint flatter mes narines et me fit faire une grimage, mais pas question de reculer! Et je lavais le plus vite possible le ramequin. Mais rien n'y faisait : la graisse ne partait pas. Et je n’avais plus de liquide vaisselle. Il allait falloir faire autrement. Je revenais dans ma piaule et je regardais autour de moi. Qu’est ce qui allait bien pouvoir servir de réceptacle pour les résidus de « skénan » et les cotons ? Un emballage de « stéricup » fera l’affaire. C’était un récipient en plastique mais là je n'allais pas avoir besoin de faire chauffer quoi que ce soit. Qu’est ce que j’avais mal au bide…

Grossièrement je raclais un à un tous les cotons, et je les collais en vrac dans l’emballage plastique du « stéricup ».

« Et merde! »

J’avais oublié l’eau! Encore une fois la flemme et le manque d'énergie ne me permit que de regarder autour de moi jusqu'à ce que je repère une bouteille… Je la saisit, et me rendit compte qu'elle était vide.

« Et merde! »

Quelques gouttes d'eau restaient quand même au fond de la bouteille. Juste assez pour remplir ma « 2cc ». C'était une seringue de taille moyenne, pouvant contenir deux-cent-cinquante millilitres maximum de liquide quelconque. Je vidais les quelques gouttes du fond de la bouteille d’eau sur le mélange dans la coupe de plastique, et obtins une « soupe » blanchâtre. Je mélangeais bien, avec le piston de ma pompe, loin d'être neuve.

En trois gestes, tout était dans mon corps. Je fermais les yeux quelques secondes pour essayer de profiter : rien ! Mais au moins, je ne suis plus concrètement en manque.

Rapide calcul : J’avais deux heures pour réunir une dizaine d’euros et aller acheter de quoi vraiment me soigner, de quoi tenir une période plus longue. Deux heures avant d’être de nouveau malade, et dans ce milieu, il était pas question de compter sur les autres quand on était totalement au pied du mur, personne ne m’aurait aidé.

Une demi-heure plus tard, j'étais dans le RER direction Paris. Une jeune fille d’à peine quinze ans, probablement Roumaine, était entrain de faire toutes les voitures du train une par une. Elle posait puis repassait chercher quelques minutes plus tard, des petits papiers ressemblant à des cartes de visites, elle les posait en face des sièges occupés par des passagers. Elle faisait ça sans regarder les gens, presque machinalement, en esquissant quand même un timide « bonjour » à chaque fois. Elle en disposa un devant moi. Je savais à peu près ce qu’il y avait marqué sur ce papier : c'était une manière originale de faire la manche, mon métier en quelques sortes. Je fouinais dans ma poche cherchant quelques centimes pour l'aider, et je déposais un peu de monnaie sur le siège, sur le papier sans même essayer de le lire ni le prendre. Elle revint, me remercia en ramassant la monnaie et son papier, et partit dans le wagon suivant continuer sa manche.

Il ne me restait maintenant que des pièces rouges. Une de cinq centimes, et neuf centimes en pièces de deux et de un. Il y avait vingt-cinq ans environ, j’avais pu voir les pièces de un centime de franc disparaître de la circulation, littéralement aspirées par des collectionneurs devenant de plus en plus rares jusqu'à ne plus être nécessaire, tout étant calculé au vingtième de franc maximum. Combien de temps celles-ci vont-elle durer avant de subir le même sort ? Je ne connaissais pas la réponse.

J'arrivais à Paris par le sous-sol, à peine un pied sorti du train que je me mis à foncer vers la surface. C’était la Gare du Nord. Il était environ midi, et la gare était bondée de touristes.

J'allais voir ceux qui me semblaient sympathiques, et en quelques tchatches et moins de vingt minutes j’avais réuni mes dix euros.

« Direction Barbès ! »

En cinq minutes, trois personnes m'avaient déjà proposé du « skén' ». À cinq euros la gélule ça me faisait chier. Apparemment ils étaient nombreux à en avoir ce midi, donc je me pressait pas trop et je cherchait plutôt à trouver quelqu’un que je connaissait. Beaucoup de monde traînaient dans les rues ce jour là, j'avais une chance de tomber sur des copains qui m’en feraient trois pour dix euros, au lieu de deux. Ce serait toujours ça de gagné, j'aurai pu tomber à un moment où personne n'avait rien, et quand c'était comme ça on pouvait toujours compter sur « l'autre enculé de service », toujours le même, un type qui profitait du fait que les gens étaient en manque pour leur vendre du « skén' » à prix double, voire triple. Et là c'était pas le cas.

Transaction effectuée en deux-deux, il me fallait encore du matériel stérile. Et j’avais plus un sou. Je me dirigeais alors vers les urgences de l’Hôpital Lariboisière. Le vigile des urgences était habitué toute la journée, à voir passer des usagers injecteurs qui allaient demander des jetons à l'accueil. L'hôpital dans sa grande bonté, mais surtout parce qu'il se trouvait au cœur des trafics de médicaments - comme par hasard - , distribuait effectivement gracieusement des jetons. Mais cette fois, il m'avait bloqué l'entrée en me disant d’attendre une minute. Il était entré seul et était ressortit au bout d'une minute comme annoncé en me tendant un foutu jeton.

« Quel enculé ! » me dis-je, en prenant tout de même le jeton, il m'a même pas demandé avant, si c'était pour ça que je venais, il m'avait dévisagé, catalogué « usager de drogues injecteur » et pour épargner les quelques vrais malades de la vue d'un toxico en manque, il m'a empêché d'aller chercher moi-même ce qui allait me permettre de récupérer un « stéribox »...

Et si j’avais eu besoin de soins réels ? Bref, j'évitais le regard de cette personne. Je savais très bien que si je l’avais regardé il en aurait profité pour me faire la morale cet espèce de rigolo en costume de pingouin. Je contournais l’hôpital pour trouver le distributeur de seringues. J’insérais le jeton, et…

« Et merdeuuu! » Rien n'était tombé. J’appuyais alors sur le bouton « retour ». Rien à faire ! Une impulsion me vint : frapper ce distributeur à la con à coup de lattes dans le ventre métallique de cette saloperie, mais je me retint. Je fit bien, juste derrière moi une voiture de police se mit à ralentir jusqu'à s'arrêter. Deux flics en descendirent, et me firent signe de me placer sur le côté. Ils allaient me contrôler ces salauds. Ils voyaient pas que je suait à grosses gouttes ? Ils voyaient pas que j'étais malade ?

Ils me palpèrent, contrôlèrent mon identité, vérifièrent que j’avais pas de fiche de recherche au cul par un coup de fil au poste. J'espérais intérieurement qu'ils aillent pas jusqu'à me faire retirer mes grolles : j’avais planqué mes « skéns' » dans ma chaussure droite, et sans ordonnance, au mieux ils le détruiraient, au pire j'aurai droit à un contrôle plus poussé au poste, suivi d'un possible passage au dépôt. La roue tournait, elle ralentissait, elle approchait dangereusement de la case Banqueroute...

Et c'est gagné !

« Retirez vos chaussures monsieur. »

À ce moment là il restait encore une chance pour que j'échappe au poste et à la garde à vue, et outre la probabilité de un pour mille qu'il ne trouve pas les « skéns' », il pouvait encore les détruire sur place et me laisser partir, c'était donc pas vraiment le moment de faire le malin et de pas coopérer, mais dans les faits, ils avaient concrètement pas l'autorité légale pour me faire faire ça, mais j'obtempérais en espérant qu'il serait cool. Au moment où je retirais la droite, les « skéns » tombèrent inévitablement par terre, ce qui ne manqua pas de faire sourire un des flics.

« Tiens, tiens! Ben il va nous suivre au poste.

- Bon tu as été coopératif alors je te met pas les pinces. Entre dans la voiture. » dit-il en tendant le bras vers elle.

Tout à coup le ton avait changé. Ils me tutoyaient. On allait passer quelques heures ensemble, alors autant briser la glace tout de suite… Vingt minutes plus tard je me retrouvais assis sur une chaise dans le commissariat du dixième arrondissement, chaussures sans lacets aux pieds et une main attachée à la chaise. Ils m'avaient mis là parce que toutes les cellules étaient pleines. C’était pile l’heure de bouffer ici, et ceux qui étaient là depuis plus de 24 heures se virent proposer des barquette de nourritures, des plats individuels.

Tout le monde demanda les barquettes « sans porc », même les non musulmans, ce qui eût pour conséquence d'énerver le flic qui avait prit les commandes. En fait, tout le monde savait que le seul repas mangeable ici était les nouilles. Et le souci était qu’il y avait pas assez de barquettes de nouilles pour tout le monde. Deux types préférèrent la faim plutôt que de goûter au « petit salé sauce poubelle », ou même simplement d'avoir son fumet dans leur cellule, c'était déjà assez pénible comme ça. J’avais fait l’erreur un jour de prendre ça. J’en avais vomit partout ce jour là.

Deux bonnes heures plus tard, on vint me chercher pour l’audition. Le flic se marrait le cul sur sa chaise de travail. Il avait placé stratégiquement sur son bureau mes trois pauvres « skéns' ». Et moi j'étais entrain de crever devant lui. Et il allait évidemment pas me les rendre, et il allait essayer de se servir de mon manque pour obtenir des informations, comme si j'étais une balance, et comme si j'allais me laisser faire...

« Bon... Tu avais pas d’ordonnance pour ça je crois c'est ça ? Bon on va faire vite fait une main courante hein ? J'ai pas envie de me prendre la tête, et je vais te faire une fleur ; regarde... »

« Une fleur! Tu parle… C’est de la paperasse en moins pour toi sale connard, et pour trois « skéns' » ça aurait pas été bien loin de toutes façon. » pensais-je. Je pensais ça, et je ne le disais pas, non par peur de recevoir une tarte dans la gueule ou je ne sais quoi, mais parce que j'avais simplement pas envie de passer des heures et des heures avant de me shooter à nouveau. Je pris la liberté de fermer ma gueule et de copieusement insulter l'agent, avec mes yeux pleins de mépris.

« Bon ça » dit-il en désignant les gélules, « c’est destruction administrative, hein ? tu connais j'ai pas besoin de t'expliquer ?

- Faites ce que vous avez à faire. Vous me les rendrez pas et vous savez qu'un pied dehors je vais aller en racheter, je vois même pas ce que je fous là à vous faire perdre du temps.

- Te fous pas de ma gueule quand même, alors ton nom, ton prénom, ton adresse… Tu me marque tout ça là dessus s'il te plaît. Tu sais écrire ? » me demanda-t-il gentiment comme s'il m'avait jamais vu...

Il avança une feuille blanche vers moi, en la faisant glisser sur son bureau lisse. De mon côté je savais que c'était pas la peine de chercher à discuter. De toutes façons on était pas seuls dans la pièce, et les autres flics qui observaient aussi la scène ne se cachaient même pas pour se foutre de moi, complices avec le chef. Je décidais d'obéir pour pouvoir sortir d’ici au plus vite et aller racheter de quoi terminer ce cauchemar. Je savais très bien que plus j'allais faire d’histoire, plus la garde à vue allait s’étaler, alors je fermais ma gueule.

« Allez dehors! »

A quelques minutes de la gare de l’est, je me retrouvais libre mais malade comme un chien, avec comme au réveil, rien du tout sur moi, pas même dix centimes. Fallait tout recommencer à zéro. Et je le fis, j’avais vraiment pas le choix, j'étais pas un voleur et ne disposais pas de trucs pour faire de l'argent facilement dans un délai si court. Il était environ quatorze heures trente, et c'était une heure creuse dans la Gare de l’Est. Une heure après l'avoir parcourue en long, en large et en travers, j'avais réuni de nouveau dix euros, et je retournais donc vers Barbès et rachetais de nouveau trois « skéns' » au même lascar, toujours là à faire ses allées et venues entre Château Rouge et le Mac Donald's de Gare de l'Est, Boulevard Magenta, à vendre discrètement ses boites. Juste après je croisais Marlou, un copain punk. Il avait son sac à dos avec lui et me fila de quoi me shooter. Je courais vite dans un WC public, et là…

Génération destruction

Elle avançait telle une chatte dans son quartier, féline à mort... Ses yeux malins scrutaient l'horizon, et tantôt tel ou tel passant qu'elle croisait immanquablement. Les couloirs qui lui étaient familiers, étroits et chauds, étaient un lieu propice à la manche. Une demande rejetée...

« Passez plus tard mademoiselle, c'est fermé pour l'instant... »

Elle fronça les sourcils, ne se laissa pas décourager, et continua. Elle pensait à ces gamines, accessoirement parfois Roumaines, qui ne s'emmerdaient pas, elles, à demander. Elle les avait vu faire une fois, pendant qu'une de la bande occupait l'esprit de leur « victime », une autre plaçait subrepticement sa main dans le sac, la poche, ou encore la sacoche et en sortait automatiquement et très rapidement, et surtout discrètement, ce qu'elle y trouvait d'intéressant. Comme pour les soulager du poids de l'argent ainsi récupérer, une bonne action en somme.

« Elles ont un radar à billet. » pensa-t-elle.

Ensuite elles disparaissaient en riant, en courant. Mais elle avait, pensait-elle, trop de respect pour ses semblables pour les voler. Parfois - mais très rarement - elle y pensait et se disait que sans tous ces scrupules, elle serait pas obligée de faire fonctionner la séduction dans les rapports humains, pour avoir cet argent ; obligée qu'elle était de presque se vendre, obligée qu'elle était de monter parfois des histoires afin que son interlocuteur ne soit pas trop vache, fasse un peu fonctionner son cœur, pour une fois, ne sorte de son individualisme pendant une seconde.

En fait, elle vendait du bonheur, car, à chaque fois qu'on lui offrait un billet ou une pièce de monnaie, l'autre repartait avec le sourire, alors qu'il ne l'avait généralement pas avant de lui parler. Et vu comme ça... Ça redonnait un peu de cœur à l'ouvrage. Elle s'attaqua alors à un autre « client ». Dix euros! C'était quand même rare. Il lui avait donné dix euros, elle avait pu voir dans les yeux du trentenaire un semblant d'espoir béat, celui de contribuer à arranger le quotidien d'une personne, qui lui plaisait probablement physiquement, il n'aurait certainement pas donné cette somme si ce n'était pas le cas. Et il était resté quelques secondes à pas oser discuter, puis était reparti sans mot dire. Heureusement : elle n'avait de toutes façons pas le temps de parler pour le moment, si il avait eu l'intention de la draguer, elle aurait eu à le rembarrer, et ça lui aurait sans aucun doutes fait de la peine, il avait l'air sympa...

Elle fit ses comptes en deux minutes : vingt-cinq euros et quelques centimes. Elle avait presque fini de faire la manche. Elle arriva sur le quai de métro de la ligne cinq, et entra dans le wagon vert. Elle ressortit à la station suivante, et se remit en quête de quelques sous. Jamais elle ne faisait ça directement dans les voitures du métro, comme la plupart de ses « collègues ». Sa méthode à elle était originale et ça payait ! Ça lui apportait parfois des ennuis. Une fois par exemple, un type l'avait tiré par les vêtements pour l'emmener dans un coin plus isolé ; elle était pas passée loin du viol, et avait du user de violence pour s'en sortir! Un bon coup de cutter en travers de la gueule, son sang avait giclé et le bonhomme avait été surpris et avait hurlé comme une truie qu'on égorge ! Pour le terminer, elle lui avait collé un bon gros coup de dock coquée dans les couilles, et elle s'était sauvé. Ce genre d'histoire n'arrivait que très rarement, pas assez souvent en tous cas pour la pousser à changer de métier.

« Quoi ? Trente euros la plaquette ? Nan mais tu m'as pris pour une victime ou quoi ? Garde les tes subs ! Garde bien la pêche toi.

- Wo wo wo c'est quoi ton problème trace ta route espèce de clocharde avant que j'te défigure ! » Alors elle s'éloigna sans lui tourner le dos, en marchant à reculon.

Ils essayaient tous de lui faire à l'envers, à chaque fois. Ça loupait pas. Ils essayaient tous, une fois, et ensuite ils se radoucissaient et revenaient à des prix plus convenables.

« J'aurai été un mec, jamais il m'aurait parlé comme ça ce fils de porc ! »

Perdue dans une forme de victimisation, due à un statut de femme usagère de drogues diverses dans le milieu de la rue, au moment où elle se retourna, elle buta sur quelqu'un.

Elle avait faillit sortir son cutter, prête à se défendre en cas de problème. Elle avait froid, et elle était fatiguée. Pas encore en manque. Le contact avec l'homme lui glaça le sang. Elle s'adoucit doucement quand elle reconnut celui dans qui elle était rentré par accident. Elle le connaissait, et elle n'avait rien à craindre de lui. Un rapide échange et elle eut sa plaquette de sub dans la poche, et lui un billet orange. Puis ils partirent tranquillement en discutant.

Direction le mac do et ses toilettes tranquilles, mais à cinquante centimes d'euro... Parfois le vigile lui filait un jeton pour y entrer et elle allait se faire son taquet à l'abri, sans rien débourser. Seulement parfois, car la plupart du temps les vigiles ne lui faisaient montre que de mépris. L'habitude s'étant installée elle n'y faisait même plus gaffe.

« Les vigiles ne sont que des flic ratés ! », elle pensait.

Et cette fois ci ça ne loupait pas, même pas la peine d'espérer mettre un pied dans les chiottes pour dames, elle n'était pas une « Dame », mais une junkie de merde. En tous cas pour le vigile du jour. Alors les deux continuèrent leur chemin jusque les toilettes publiques les plus proches, ils y entrèrent à deux sans la moindre hésitation et devant les passant, sans se préoccuper de leurs regards interrogatifs.

Chacun se prépara sa petite dînette, avec du matos stérile récupéré dans les locaux d'une asso. En cinq minutes ils avaient fini, et ils commencèrent alors à vraiment discuter, détendus, et après être sorti du chiotte sous les yeux ébahis et hagards de trois passants effarés qui ne pensaient pas junkie, mais prostituée. Un gros doigt d'honneur aux voyeurs plus tard, ils parlaient chacun leur tour sans écouter l'autre, juste pour se faire du bien. Ça les détendaient vraiment. Ils se séparèrent aux alentours de Gare de l'Est, elle partit recommencer à faire la manche, et lui faire sa vie. Elle eut envie d'un autre shoot, alors elle trouva vite un autre chiotte public, y entra et recommença l'opération une seconde fois.

Elle pouvait faire ça pas moins de six ou sept fois dans la même journée, alors qu'elle n'avait réellement besoin que d'un taquet par jour. Elle s'en foutait, plus elle s'en mettait, et plus elle s'éloignait de la réalité, alors elle le faisait sans hésitation. Sans jamais penser à l'overdose. Et même à la limite :

« Si je crève ça rendra service à tous ces enculés ».

Elle se disait que les quelques un pour cent de ceux et celles qui ne la condamnaient pas d'office, de par son look et son état apparent de délabrement, pour ceux et celles là pas de souci. Non elle pensait aux autres quatre-vingt-dix-neuf pour cent, ceux et celles qui, se considérant certainement parfaits, la regardaient dans la rue avec des airs dégoûtés, comme une extra-terrestre. Elle qui était pourtant jeune et jolie... Elle ne croyait pas vraiment que sa jeunesse durerait éternellement, mais elle s'en sentait protégée, le temps n'y pourrait rien tant qu'elle serait jeune. Elle était « prédestinée à crever jeune », se disait-elle.

« Génération destruction. »

Troisième shoot, troisième absence de flash, de montée beaucoup trop progressive pour vraiment la sentir. Des fois elle se disait qu'à ce tarif là, elle devrait le prendre comme c'est prévu normalement, : sous la langue et pas intraveineuse... Elle avait essayé de le sniffer et ça lui avait piqué le nez à en pleurer. Elle continuait de le shooter sans trop se poser de questions. C'était une habitude qu'elle savait très mauvaise, mais les habitudes c'est comme ça : parfois c'est mauvais mais comme ce sont des habitudes, les questions pratiques ou techniques ne sont pas de mise. Elle ne tenait pas particulièrement à sa vie.

Elle se remit en marche derrière ce dernier taquet, un peu au radar, les yeux mi clos. Elle était complètement défoncée, et ça se voyait comme le nez au milieu de... Bref.

Au quatrième, elle sentit un truc bizarre, comme une sensation pas normale, sans trop y faire attention.

Quelques dizaines de minutes plus tard, appelés par un passant qui voulait aller uriner, les flics ouvraient avec une clé spéciale, la porte du WC public. Elle s'ouvrit et fit un bruit d'air comprimé, la scène était pas terrible : Une jeune fille était morte, une seringue pas tout à fait vide encore dans le bras, du matériel plus stérile posé sur son petit sac fantaisie, très féminin. Les pompiers furent appelés aussi, et ils arrivèrent environ une demi-heure après, sans se presser ; de toutes façons il était trop tard, et puis pour une junkie...

« Quel dommage ! » dit un des flics.

« C'est la vie... » répondit son collègue.

« Et je vais pisser où moi ? » interrogea le passant.

« Y a un mac do au coin de la rue... » lui répondit le second flic.

Une porte sur le monde

Ça y est. Je suis mort. Enfin je crois.

Je ne ressent plus la douleur. Je ne bouge plus. C’est curieux… Je continue à penser.

Pourtant je ne sent pas mon cœur battre! Et mes yeux doivent être ouverts vu que j’ai une unique vision : celle d’un plafond. Pourvu qu’ils ne me les ferment pas…

Mais que suis-je?

Je sais qui je suis, mais je ne comprend pas tout. Je pensais qu’une fois qu’on mourrait tout était fini, bien que mon esprit farfelu, ou plutôt qui me semblait alors farfelu, espérait secrètement une quelconque continuité, oh, pas comme ils l’imposent dans les écrits religieux, mais bien à moi, unique.

Tiens, ça bouge...

C’est curieux, si je ne sens plus la douleur comment se fait-il que je sente des mains me tripoter ?

Oh! Vous faites quoi? Mais touchez pas à… Naaaaaaaaan !

Pas mon nombril!

Le centre vital de mon corps sans vie…

Mais ils font quoi ? C’est quoi ce tuyau ? Tu vas pas me dire que…

Aaaaaaaargh ! Ça fait super mal ! Et je peux même pas bouger ! Mais qu’est ce que vous faites ? Arrêtez !

La douleur…

Plusieurs heures ont passées, deux hommes ferment les yeux d’un cadavre, puis la fermeture éclair du colis. Ils le placent à l'horizontale dans une sorte de tiroir, un des nombreux cercueils desquels ce mur est fait. Dans un bruit de métal coulissant sur du métal, et un claquement final, cette porte sur le monde se referme pour l’éternité, avec derrière, une âme coincée et hurlant à la fin du calvaire.

Polyconsommation

Il était là, prostré, sans bouger, juste à s'écouter respirer. La douleur était omniprésente, elle était sa compagne pour le moment. Il avait envie de choses mais il ne savait pas mettre de mots dessus. En fait il avait envie de se droguer à mort, tout simplement, mais la palette qui pouvait s'offrir à lui, compte tenu des plans qu'il avait dans l'immédiat, des contacts qui pouvaient avoir des plans, la diversité du choix en était sacrément réduite. Il était même pas certain d'avoir envie de ça finalement. Passé en revue les pieds et les mains qu'il allait devoir faire pour se procurer le moindre produit, il préféra se dire de laisser tomber pour l'instant. Alors il resterait là, à tenter de dormir. La flemme se mêlant au désespoir et au fatalisme, sa certitude surtout sur le fait qu'il ne pouvait pas bouger sans avoir un relent de vomi le scotchait à son lit. Dans la pièce sombre et sale, où trônait un lit qui par ailleurs n'était pas un lit à part entière, mais plutôt un matelas dépouillé posé à terre, traînait des monceaux d'emballages de nourriture et de cadavres de bouteilles d'alcool, de bière, quelques fringues, et un bric-à-brac impressionnant de différents objets de petite taille, presque tous destinés à la consommation de drogues. Évidemment.

Quelques heures plus tard, quelqu'un frappa énergiquement à la porte.

« Josh ! Oh ! Ouvre ! C'est Vlad ! »

Il était pas super bien réveillé. Ses douleurs le lançaient et il cru tout d'abord qu'il imaginait ces bruits. Ça tambourinait sec. Puis ça stoppa net et des bruits de pas s'éloignèrent. Il referma les yeux, et dans un effort qu'il estimait extrême il rabattit la couverture sur lui. Un radio-réveil indiquait en rouge sur noir que c'était le matin. Le semblant de lumière dure qui se glissait en un rai vertical le long du carton qui faisait office de rideau de fortune, lui confirmait l'heure. Plus les minutes passaient, plus il se sentait...

Mal. Il savait pas identifier précisément ce genre de sensations, se mêlaient pression sur tous ses organes, douleurs stomacales intenses, maux divers : crâne, os, dos, foie, estomac, élancements dans les jambes... En tout cas, plus le temps passait, et moins il avait envie de faire quoi que ce soit. Sauf peut-être boire ou shooter.

Ça y était, il venait d'identifier un besoin qu'il pouvait calmer rapidement. Il se leva et passa un pantalon (sale), une chemise (sale) et descendit les marches de l'immeuble vétuste. Au pied du bâtiment se trouvait un magasin d'alimentation.

Après avoir payé deux bières, il se rendit à quelques stations de métro pour « trouver quelque chose », les choix étaient restreints : morphine, shit... Deux extrêmes. Et il ne manquait pas d'argent, car on était pas le dix du mois. D'ailleurs les quelques consommateurs qui revendaient à la sauvette aujourd'hui devaient s'être passé le mot car curieusement les prix flambaient. Pas de discussion spéciale, après avoir refusé deux fois de payer le prix fort, il finit par céder. Il pensait que s'il attendait trop, il finirait par devoir attendre vraiment... peut être quelques heures même avant qu'une autre arrivée de produits ne se pointe.

Déjà fortement en manque, il trouva le moyen de rentrer chez lui pour se fixer. Sur le chemin il se mit à réfléchir machinalement. S'il avait eu son shoot au réveil, il serait certainement allé acheter de la coke à quelques stations de RER. Son endroit de prédilection pour ce genre de transaction était un peu plus loin, il lui fallait au moins une heure aller-retour. Mais il n'y avait jamais de retour ; du moins aussi rapidement. Car quand il avait de la coke sur lui il était pris d'une frénésie obsessionnelle de consommation, et il ne pouvait pas souffrir d'attendre la fin du voyage.

Généralement il ne restait rien quand il rentrait chez lui, sauf quand il achetait une quantité supérieure à un gramme. Des dizaines de fois qu'il avait fait le chemin, seul ou à plusieurs, jamais il n'avait réussi à se retenir de « taper » dans le quart d'heure qui suivait.

« Au moins » se dit-il, « avec le sken' y a pas ce genre de boum dans la tête avant même que le produit ne se retrouve dans le sang ». Puis il s'ajouta toujours intérieurement, comme pour se rassurer : « Au moins avec le sken' j'peux attendre un peu, dans le calme, même un peu en kem'(2) ». Il avala la dernière lampée acide et dénuée de bulles de sa seconde bière, et abandonna la canette sous le siège.

De retour au pied de l'immeuble, il remonta quatre à quatre, non sans avoir auparavant racheté deux nouvelles bières. Provisions...

La porte claqua, il était déjà installé sur son lit et se mit à la recherche de matériel stérile dans le bric-à-brac de cuillers en métal, seringues usagées et autres tampons pleins de sang. Il était hors de question qu'il utilise du matériel pas propre, car en plus du manque évident d'hygiène que ça représentait, le risque que cette seringue ou cette cuiller ne lui appartienne pas ; il y avait du passage dans son appartement. Aucune personne abstinente.

Qui se ressemble s'assemble dit-on. Le risque était bien trop grand qu'il ne récupère un virus dangereux, le SIDA, une hépatite... Ça le terrorisait. Manquerait plus, en sus de son addiction à la morphine, qu'il tombe gravement malade, et qu'il soit obligé de non seulement prendre des médocs tous les jours à vie, mais aussi de faire super attention à son rythme de vie, ses consommations... Fini les binouzes s'il voulait survivre un peu plus longtemps, fini les shoots et la mayonnaise. Un vieux pot ouvert squattait dans un coin de la piaule.

Fallait pas penser à la coke... Maintenant, ça l'obsédait. Juste une petite dose. La moins chère. Après il rentrerait sagement. Perspective à peine entrevue, tout de suite dehors. Il était plus vraiment pressé à ce niveau, l'impatience prenait une forme nouvelle, extrême. Son être au complet était dans le moment futur où il s'enfoncerait l'aiguille dans le corps, pousserait le piston, et... BOUM... changement de correspondance, du métro au RER. Direction banlieue. Là où tous les jours dans le journal on pouvait lire au minimum un fait divers lié au « trafic de drogue ».

« Comment tu t'appelles ? » Qui demandait ça ? Un coup d'oeil alentours lui permit de voir que c'était pas à lui que ça s'adressait. Un jeune coiffé d'une casquette sur laquelle la marque était plus que visible.

« Vas-y dégage s'teuplé laisse moi kiltran ! » Le jeune perdit son sourire progressivement, dans un moment qui sembla durer une minute. Vexation.

La fille à qui il faisait maladroitement la cour ne souriait pas. Le silence glacial qui s'était installé entre eux avait gagné presque toute la partie du wagon dans laquelle ils étaient qui attendait haletante qu'il se passe quelque chose. La fille et le jeune s'affrontaient du regard, elle le regardait avec lassitude mais fermeté et sans peur. Elle devait penser qu'elle ne pourrait être tranquille qu'après son départ... Elle avait parlé fort, et tout le monde avait profité de sa remarque. Le jeune prit un air incrédule et s'aperçut que tout le monde attendait sa réaction, il se leva...

« Salope ! »

Et il utilisa le passage hydraulique qui menait au wagon suivant en jurant et provoquant les gens. Mais il ne fit rien d'autre, il fuyait l'hostilité et le ridicule dans lequel il s'était lui même projeté. Les conversations reprirent dans le wagon. La fille replongea dans son roman et le train arrivait à destination. Ce n'était pas le terminus ; juste Coco-land.

À ce stade, l'excitation était pas très loin de son paroxysme. Le choix suivant se présentait à lui : prendre un bus ou aller à la cité à pieds. Moins d'un kilomètre séparait la gare RER de la cité, et habituellement il ne prenait pas le bus pour faire ce trajet. Pourtant à chaque fois qu'il arrivait à cette gare, il était confronté au dilemme d'y être peut-être plus vite en transports en commun qu'à pieds, sauf qu'il fallait souvent attendre que le bus arrive. Et à chaque fois, il finissait par partir à pieds, car l'idée même d'attendre le bus le rebutait.

C'était l'attente qui était le cauchemar ici. Quelques minutes qui pouvaient paraître des heures. Son cerveau était en ébullition, dans la confusion pré-transactionnelle. La cocaïne, la drogue qui rend fou. Il partit à pieds. En quelques instants il fut en mesure de faire sa transaction, il passa commande, et attendit deux minutes le temps que le mec en scooter qui faisait des allées et venues entre l'immeuble et la planque, n'y aille et ne revienne avec la commande. L'ambiance ici était à la détente, bien qu'une tension omniprésente se faisait quand même sentir. Il fallait attendre dans la cage d'escalier. Alors il attendait. Une minute passa, elle lui semblait longue.. Un habitant de l'immeuble y entra avec deux sacs pastiques pleins de courses. Les deux guetteurs qui se trouvaient dans le hall avaient l'habitude manifeste de ce type de situation, et même un protocole : ce ne fut pas par politesse ni par convivialité qu'ils lui dirent bonjour et que l'un d'eux lui tint la porte. L'homme aux sacs passa devant et monta les escaliers en faisant mine de ne pas voir que la cage était squattée. Ça semblait pas lui plaire, mais s'il était gêné il ne le montrait pas. Sans doute par peur des représailles, car des dizaines de milliers d'euros se brassaient chaque jour au bas de son appartement...

Deux punks entrèrent et vinrent rejoindre Josh qui s'impatientait. Le même type qui avait pris sa commande revint dans la cage, et donna une petite boule blanche à Josh qui paya et partit instantanément sans faire attention derrière lui aux deux nouveaux venus qui en étaient à annoncer leur commande. Direction la voie ferrée ! Il retraversa la cité, et se retrouva aux abords d'une école primaire. De l'autre côté de la rue se trouvait une colline, et derrière cette colline, la fameuse « voie ferrée ».

C'était la ligne de RER qu'il avait prise tantôt, la gare était beaucoup plus loin en arrière. À cet endroit précis un pont permettait de passer de l'autre côté des rails, et sous ce pont, un petit abris de fortune sous lequel existait un décor de film glauque : des seringues usagées en pagaille. Un vrai paradis ! Ce paradoxe était invisible pour lui qui ne voyait là qu'un coin tranquille pour assouvir son envie qui maintenant devenait plus qu'insupportable, il aurait pas tenu une minute de plus, il se serait même collé entre deux voitures s'il avait fallu. Du pied, il libéra un coin pour s'asseoir en sécurité, et en quelques instants qui lui paraissaient encore trop longs, il prépara son taquet, un dont l'effet allait durer maximum une demie heure de temps, avant de redescendre dans une contrariété palpable. Mais la montée qu'il vivait maintenant était inégalable... Il était bien, c'était ça le bonheur se dit-il dans sa frénésie. Il était reparti en direction de la Gare, et chaque bouffée d'air qu'il prenait était comme une jouissance, et intense !

Il repensa alors aux premières fois qu'il était venu ici, c'était l'année d'avant, en été. Un copain l'avait invité pour « payer son taquet », et ils étaient partis à cinq, deux filles et troisgarçons. Ils avaient du prendre ce même RER, faire ce même trajet, et ils avaient alors choisi de prendre le bus, puis ils s'étaient posés sur la colline juste en face de la cité pour consommer la cocaïne fraîchement achetée, ce qui n'avait pas manqué d'intéresser quelques passants... Ce jour là il s'était formé une osmose telle que l'empathie avait régné tout le temps qu'ils étaient restés sur l'espace vert sous le soleil de Juillet. Puis il était revenu plusieurs fois avec la fille qui l'avait accompagné la première fois, et ils y étaient retournés tant et tellement que finalement, chaque jour ils prenaient le RER ensemble et allaient claquer des sommes qui additionnées les unes aux autres, étaient non négligeables.

Puis s'était passée une période pendant laquelle il avait tenté d'arrêter, puis l'arrêt s'était transformé en changement de dealer. Mais de toutes façons il ne pouvait plus assurer dès le dix de chaque mois, et jusqu'au cinq du mois suivant, tant ça lui revenait cher. Les mois ayant passé, une habitude s'était installée, et il se trouvait dans la cadence infernale de celle-ci : il ne prenait plus de coke que les cinq premiers jours de son RSA. Après il n'avait plus un rond, donc quand il en prenait c'était vraiment aléatoire. Comme il devait aussi se payer chaque jour son skénan sous peine de souffrir affreusement, alors que la coke ne lui provoquait pas d'autre manque qu'une envie irrépressible, mais purement psychologique donc maîtrisable sans douleur physique, le choix était vite fait, la priorité allait au skénan.

Mais parfois la frénésie du désir de consommation de cocaïne dépassait la raison, et il claquait tout ce qu'il avait avant de se retrouver vraiment sans rien, et en manque d'opiacés, et alors la descente de cocaïne augmentée du manque de sken', c'était l'enfer.

Dans les premiers temps qu'il en avait pris, la montée de cocaïne lui faisait irrémédiablement des sensations si fortes, que ça lui provoquait des envies de vomir qu'il faisait passer étonnement en faisant des pompes, et ça marchait. Plus tard il sut que cette envie de vomir n'était en fait que le symptôme de l'approche de l'overdose. Il s'en fichait bien de l'OD, il pensait qu'il aurait jamais assez d'argent pour vivre ne serait-ce qu'un ersatz d'overdose de cocaïne. Il se souvint du film Pulp Fiction, où Mia fait une overdose.

« Mais, » se dit-il « elle est blindée Mia aussi... Et sa coke est très très bonne ! »

Il était parti direction la Gare. Perdu dans ses pensées, tout allait trop vite pour suivre quoi que ce soit. Arrivé à la Gare, il entra dans un WC public et en deux minutes, il s'envoya un autre taquet pour ne pas redescendre. Puis sans payer, il entra dans la Gare derrière quelqu'un. Presque par habitude. Toute attente était cauchemardesque, alors il fallait systématiquement qu'il se passe quelque chose, là il tenait la jambe à un type en costume.

« Tu comprends ? Les trains sont toujours en retard pour que les gens puissent pas s'asseoir aux heures de pointes, c'est limpide comme de l'eau minérale, enfin ça me semble logique, mais pour comprendre ça il faut d'abord se projeter dans le cerveau d'un patron de la SNCF qui veut emmerder les gens, je crois pas que les patrons de la SNCF kiffent d'emmerder les gens hein, mais faut partir de ce principe là sinon ça veut plus rien dire, alors tu vois le patron il fait exprès de faire arriver les trains en retard pour que les gens et les clients puissent pas s'asseoir comme ça ça remplit plus les trains et le patron il gagne plus de tunes tu vois ? »

L'autre cherchait à s'esquiver, la peur au ventre.

« Eh au fait c'est quoi ton nom man ? Eh tu vas où ? Il est fou... »

Josh continuait à parler seul, les gens que lui pouvait voir faisaient mine de pas le voir, alors que dans son dos tout le monde le regardait pour la plupart interrogateurs... Puis il se rendit compte à un moment qu'il devait peut être bien être ridicule et il arrêta de parler instantanément, et s'assit. Il balaya du regard un bout à l'autre du quai, assez lentement, il était en descente, déjà. Déjà... Il pensa au skénan, ça faisait longtemps qu'il était dépendant de cette « merde », il appelait ça souvent comme ça. Regrettant l'époque où sa connaissance s'arrêtait au shit et à la beu... Quelle vie et quelle prise de vitesse soudaine !

Le train arrivait. Un gars courait vers lui en agitant un bras...

« Josh ! Pfouu... » Il se plia en deux en s'appuyant sur ses genoux pour souffler. C'était un type aussi mal entretenu que lui, les voyageurs leur laissèrent un espace plus que généreux pour eux seuls.

« Ça va man ? Putain ça fait des heures que j'te cherche !

– Pourquoi ?

– Pour rien, comme ça mec... T'as été à la téci...

– J'en reviens. Toi aussi ?

– Ouais... On va chez toi ?

– Faut que je r'passe à Barbès d'abord.

– Ça va, je t'accompagne, j'ai b'soin d'une quette-pla. »

Ils étaient entrés dans le RER, ils restèrent debout. Vlad alluma une cigarette. Josh aussi.

Ils les fumèrent en parlant inlassablement. Ils arrêtaient pas. Ils parlaient de tout, de choses futiles, importantes, de tout et de rien. Un dialogue de sourds. Ils se souviendraient de cette conversation, de la forme et des circonstances, mais pas du contenu. Pourtant ça sortait presque tout seul. Un besoin irrépressible de parler et de raconter sa vie. De faire des projets, de trouver des idées géniales qui apparaîtront comme ce qu'elles sont réellement après seulement...

Des projets...

« Un jour j'achèterai le kil, on sera plus jamais en galère ! »

« Ils rêvent tous à ça, » étaient ils certains.

« Y a qu'dans les films qu'un gus trouve un kil de blanche comme ça dans un train »

Ils rêvaient de millions et de kilos. Ils rêvaient surtout de sécurité... Réduire leurs désirs à ce simple mot : sécurité, sur la qualité, sur l'abondance, sur le prix, et que ça dure. Ils étaient pas militants. Pour eux la sécurité se résumait à un kilo, une tranquillité toute relative, mais ça leur semblait dingue comme quantité... Le gramme à environ soixante euros, ils connaissaient que ça, et réunir soixante euros en période de disette c'était déjà pas facile, alors un kilo ! Même dans un squat pourri un kilo ce serait Byzance et ça leur permettrait de faire assez de pognon pour se retourner et racheter derrière tout en se mettant à l'abri... Ils rêvaient tout haut. Le train arriva à Gare du Nord. Le passage à Barbès fut bref. Ils descendirent à pieds jusque l'appartement exigu.

Quand ils arrivèrent dans la pièce toujours en désordre, ils avaient tous les deux un air déterminé. Ils étaient en fait tous les deux pressés de satisfaire une envie intense : le speed ball. Leur recette très personnelle consistait à mélanger une dose conséquente de cocaïne, avec une dose relativement grosse de morphine... Ni Vlad, ni Josh, n'étaient ni sous méthadone, encore moins sous subutex, bref aucun traitement de substitution aux opiacés.

La claque allait être mémorable... Josh alluma un ampli et appuya sur un bouton qui allait lancer la lecture de l'album Halo 24 de Nine Inch Nails. Dans cette ambiance industrielle, ils s'assirent face à face pour préparer leurs « gros taquets », tout tranquillement. Josh attendait que son pote finisse de préparer son taquet pour appuyer sur le piston, sa pompe à lui était prête, plantée dans son bras qu'il avait pas pris la peine de garrotter.

Quand Vlad eût inséré la pointe dans une grosse veine de son biceps, les deux envoyèrent leur mélange en même temps, comme dans un effort de convivialité, afin de vivre cette montée, ce flash, en même temps. Et ils le vécurent. Osmose. Compassion. Jouissance.

Partage. Ils partageaient leurs émotions. On ne pouvait pas proprement parler de convivialité, car l'individualisme de leur jouissance respective était au summum. Mais il y avait ce qu'ils vivaient, ce qu'ils croyaient être l'explication de ce qu'ils ressentaient, et puis il y avait l'explication, toute autre... Car lucides ils n'étaient pas... loin de l'être.

Violence

Hector se logea le canon dans la bouche, et il mordit dedans se cassant un morceau de dent. Des larmes coulaient, de rage et de désespoir. Il appuya sur la détente une quinzaine de fois en moins d'une minute, les larmes coulèrent de plus belle. Hélas, pas de détonation.

Hector était condamné à continuer de vivre. Il se leva de sa chaise et posa le pistolet contenant une tige filetée dans le canon, sur la table à manger du salon. Il prit la feuille de papier qu'il avait posée là, la chiffonna et dans un geste habituellement agile, la lança dans sa corbeille à papiers.

Il entra dans la cuisine, et se servit une tequila, bien dosée, sèche. Rapide coup d’œil à l'horloge : elle indiquait neuf heures et quart du matin. Cul sec. Il se versa une seconde tequila qu'il enquilla aussi vite. Personne n'était dans la maison pour l'emmerder ou l'obliger à s'isoler, elle était toute à lui. En temps normal, il devait systématiquement se cacher pour tout. Impossible de faire entendre raison à ses parents adoptifs, les interdits qu'ils lui imposaient le faisait bien rigoler en définitive.

« Promis »

Combien de fois il l'avait sorti celle-là ? Mais les tuteurs étaient enfermés dans leur morale stricte et utopique, l'abstention pour toute solution, la religion pour t'y aider, et les punitions quand tu n'y arrives pas... Les punitions, au lieu de l'explication calme de l'erreur, au lieu d'un véritable apprentissage de la vie. Personne ne lui avait jamais rien enseigné, mis à part les conneries à l'école, totalement inutiles pour l'instant, concrètement. Il se rappela à son sentiment de haine contre ses géniteurs qui l'avaient abandonné. Abandonné à cette vie en foyers, en familles d'accueil où il était systématiquement l'intrus, le sang impur de la famille, la personne pour qui on ne peut rien, mais à qui on fait croire qu'on va essayer de l'aider, en lui accordant le droit d'exister à un endroit précis, chez eux, mais avec des règles impossibles à respecter pour toute personne un tant soit peu souffrante.

Son éducation, il se l'était faite seul, sans poser de questions autour de lui, elle était le résultat de toutes les observations silencieuses réalisées depuis qu'il était en mesure de penser. La peur de s'exprimer lui faisait garder le silence. Il avait trop été brimé par ses pairs. Par les adultes qui avaient toujours raison même quand ils avaient tort, en raison de leur supériorité autoproclamée et systématique, à commencer par les fonctionnaires du foyer, son directeur dont tout le monde savait qu'il était pédophile, une des raisons qui l'avaient poussé à garder le silence depuis tout jeune, et à ne pas se faire remarquer, à faire tout en cachette, avec une préparation assez vigilante pour ne pas se faire attraper. Par les enfants de son âge qui n'hésitaient pas à le frapper à plusieurs, à lui faire subir des sévices sexuels desquels il ne pouvait pas parler au risque de se faire rire au nez, tant les adultes passent leur temps à minimiser les traumas des enfants.

Hector avait grandi tout de même, mais ce qu'il était en train de devenir était loin de ce qu'il avait osé souhaiter quand une des mamans qu'il avait eu, lui avait demandé gentiment :

« Qu'est ce que tu veux faire plus tard mon petit Hector ?

– Je sais pas... Pompier ? Policier ?»

On lui avait dit que c'était difficile et qu'il fallait s'accrocher, et surtout bien travailler à l'école. Maintenant il savait que c'était un mensonge, mais il voulait plus être policier ni pompier, il haïssait les uniformes, sans savoir pourquoi, ça lui donnait des envies de violence. Tout ce qui était de près ou de loin en costume était l'ennemi conventionnel représentant la « normalité » à laquelle il ne pourrait jamais prétendre. Et bien puisque ce monde le refusait, il le considérait comme son ennemi ; il hésitait pas à nuire à celui qu'il considérait comme un ennemi, mais en silence... Nuisance silencieuse, mais pas moins violente. Chaque pas qu'Hector faisait l'enfonçait un peu plus dans un semblant de sables mouvants.

Une larme coulait maintenant, il pouvait pas se suicider comme ça, avec un flingue bouché par une tige filetée... Il pensa à un couteau ; un couteau et un bain.

Plus tard. Une autre tequila, il sentait le brûlant de l'alcool lui agresser la gorge et lui réchauffer l'estomac, puis juste après, il eut cette nausée à laquelle il s'attendait. Il prit le pistolet, mit un jérican vide dans son sac, et sortit dans la rue, bien décidé à retrouver une personne précise dont le souvenir revint à son esprit, il allait lui faire avaler le flingue, le jeter à sa place : dans une fosse sceptique, il en rêvait souvent. Cette personne particulière était un de ceux qui lui avaient fait la misère quand il était gosse, il pensait à ce type à peine plus vieux que lui, qui ne se doutait pas qu'il allait payer un jour, mais avant il allait beaucoup souffrir, tant ce qu'Hector rêvait de lui infliger était vicieux. Alcoolisé, plus ou moins armé, Hector tituba jusqu'à la Gare du Nord, et se rendit ensuite dans la ville visée : Noisy-le-Grand.

Il allait aller chez ce type et lui « niquer sa mère », il espérait qu'il serait pas seul comme ça il pourrait ainsi s'amuser avec d'autres personnes avant de s'occuper de l'autre. Hector se contrefichait de la prison. Il comptait ensuite brûler la maison, et si possible, tout le quartier. Il repensa à la tête au crâne rasé de ce type qu'il haïssait depuis toujours, et pendant une seconde, il trouva la situation assez cocasse : l'autre se doutait de rien, et qui plus est il ne comprendrait rien, il se sentirait dans une situation d'injustice, et il en crèverait.

Sébastien regardait une vidéo porno avec une fille.

Hector était arrivé dans un coin huppé de Noisy-le-Grand, après avoir été remplir son jérican d'essence à la station. Il prépara son action tranquillement. D'abord, il vérifia le nom sur la sonnette et dit à haute voix : « Richiottes ! ».

« Il habite encore là cet enculé. »

Il fit le tour du quartier privé qu'il connaissait bien. Ce quartier était un des quartiers les plus huppés de la ville, et il était soi disant protégé : tellement bien protégé qu'un type armé pouvait se balader en toute impunité. Quartier bourgeois rempli de personnes méprisantes, souvent racistes, sectaires. Hector se promenait comme un chat dans une volière endormie, les rues étaient vides. Les maisons se touchaient et c'est tout le quartier au complet qui allait cramer s'il menait son projet à exécution, tous ces bourgeois enfermés dedans, en train de hurler... Ça lui redonna le sourire !

Hector fit un détour par la forêt toute proche où il attendit patiemment la nuit. Puis il retourna dans la cage aux oiseaux mais il allait pas l'ouvrir, juste y pénétrer pour offrir un bain de sang et de feu à tous ces salauds de riches.

Il entra discrètement dans l'enceinte du jardin.

« Va falloir faire vite. »

Quelle chance : une pelle traînait là alors il s'en saisit. Il fit doucement comme un Indien à la chasse, le tour de la propriété, elle était isolée des autres maisons, le quartier ne pourrait pas cramer à moins que le feu ne se propage grâce aux arbres du jardin... Dommage.

De plusieurs gros coups de rangers et de pelle, il éclata la porte de derrière, un fracas terrible. C'était la cuisine, et une très jolie fille à moitié nue devait être en train de se faire un sandwiche quand il avait commencé son ouvrage sur la porte. Elle était terrorisée et accroupie dans le coin du frigo et de l'évier, elle cherchait à se protéger les parties intimes, en suppliant...

« Bing »

Et un coup de pelle dans les dents, son sang gicla. La bimbo était maintenant relativement moins jolie avec le crâne enfoncé. Hector espéra que ce fut la copine, la femme même, de ce fumier de Sébastien. Et quand on parle du loup, on en voit la bite ! Ce dernier entrait en courant dans la cuisine, furieux, ses veines gonflaient de rage et d'incompréhension.

« Putain tu lui as fait quoi ? Chérie Naaaan !! J'vais t'buter » lâcha-t-il, ce qui fit franchement rire Hector.

« Tu crois qu 't'es en mesure d'ouvrir ta gueule fils de pute ? Tu vas me buter toi ?

Mouahahahahaha ! Espèce de baltringue ! Tu ferais mieux de pas trop faire le malin si tu veux pas souffrir trop... »

Et re-bing, second coup de pelle sur la pouffe déjà K.O, pour tester le bonhomme, ça allait sûrement l'énerver un peu plus ce porc. Bing !

« Mais tu fais quoi ? Arrête ! » Sébastien commençait à pleurer, Hector sentait qu'il flippait pas mal.

« Elle est pas mieux com'ça ta pute ? Attend j'vais lui faire un petit tatouage sur les nibards... »

« Shlak ! »

Le tranchant de la pelle alla se loger entre les deux seins quatre-vingt-dix B de la pauvre fille encore trop maquillée. L'autre regardait ça les yeux écarquillés, il se saisit d'un gros couteau et se mit à avancer doucement en direction d'Hector en parlant pour chercher à le déconcentrer, dans la grande cuisine de maison de bourgeois. Hector de lever sa pelle et dans un bruit sourd, « BING », l'autre était par terre, en sang, il cherchait maintenant à rejoindre la fille en rampant.

« Bing ».

« Tu restes là ! Alors connard, tu t'souviens pas d'moi ? Quand tu m'cassais les couilles y a bien deux ans, tous les jours ? Si tu t'souviens pas d'moi j'vais t'raffraîchir la mémoire enculé ! On t'avait pas dit qu'tout s'paye un jour ou l'autre ? »

L'autre disait plus rien, Hector s'assura qu'il n'était pas en mesure de contacter qui que ce soit, puis il frappa de toutes ses forces avec la pelle, dans l'abdomen de Sébastien.

« Si tu veux pas souffrir trop va falloir que tu m'donnes les adresses de tous ceux que j'vais te dire. T'es un fils de pute mec, et toi et tes salopes de potes vous allez crever un par un. »

Hector s'était maintenant assis sur une des chaises de la cuisine, et goûta le sandwiche bio végétarien posé sur la table. Fade, sans aucun goût.

« Putain mais comment vous pouvez bouffer des merdes pareilles ! C'est dégueulasse ! »

Hector jeta le pain sur l'autre qui essaya de se protéger le visage. Puis il se mit à énumérer des prénoms et des noms quand il connaissait les noms. Ensuite il s'accroupit et mit une énorme gifle à Sébastien.

« Tu vas parler ouais !! Ha!ha ! J'avais toujours rêvé de dire ça ! Sale enculé, tu vas payer, c'est l'heure de faire les comptes, et tu es dans le rouge mec ! Alors ces adresses ? »

L'autre ne dirait manifestement rien. Alors Hector lui mit quelques coups de lattes, quelques coups de pelle, histoire de se défouler. Ensuite il prit son jérican d'essence et en aspergea tout le rez de chaussée, en insistant généreusement sur les deux futurs cadavres.

« T'as pas une clope ? » Dit-il en rigolant. Il sortit une cigarette, et craqua une allumette. Il entama sa clope, puis jeta l'allumette enflammée sur une des flaques d'essence. Sur quoi il sortit et quitta le quartier dans la nuit sombre. Derrière lui, flambait une maison, avec des personnes à l'intérieur. Sans aucun regret, sans aucune peine, il se dirigeait vers le nom suivant sur sa liste...

Barbare moderne. Sans cœur. Sans regrets. Sans vie.

Désespoir et opiacés

Une fois de trop. Juste cette fois. Très calmement, mais avec quand même un peu de regret, je me prépare. Une partie de moi va mourir ce soir, mais ce n’est pas une raison pour le faire sans aucune préparation, une lettre, au moins. C’est là tout ce que j’ai besoin de faire en fait. Tout.

À qui sera adressée cette lettre ?

À toi.

Car même si dans ton profond égoïsme d'humain le fond de ton âme se fout réellement et royalement de cette fin, j’ai pu espérer à un moment, j’ai même également cru dur comme fer que ce ne serait pas le cas, qu’au moins pour toi-même et non pas pour ton habituel paraître, pas pour te faire plaindre ou te rendre intéressant-e, tu en viennes à, pour une simple fois, juste celle ci, juste cette fois, prendre conscience de mon existence.

Et prendre conscience que tu ne vis que pour toi-même et dans l’excès, à toujours vouloir profiter des plaisirs que t’offre cette vie qui, de mon côté m’ont démontré leurs inutilités. À mépriser ceux qui, altruistes, ne vivent pas comme toi ; mépriser la « bêtise » infinie, enfin ce que tu considère comme de la bêtise : penser à autrui avant soi-même.

Beaucoup de monde pense comme toi. Beaucoup trop de personnages ont décidé de ne vivre que pour eux-mêmes. Ne crois pas que tu es une exception, rien qu’en France, il y a au moins cinquante personnes sur cent personnes qui pensent de cette manière. Et dans le monde, j'ose pas imaginer... La Terre et la Nature n’iraient pas aussi mal si ce n’était pas le cas, ça me semble évident.

Je vais te dire quelque chose qui pourra t'étonner : il y a bien pire que toi ! Toujours dans cette optique de n’agir que pour soi-même. Toutes les personnes qui ont décidé d'user leur vie à « travailler » dans le commerce, dans l'idée d'accéder à un niveau de confort supérieur et peut-être de « faire fortune » le sont.

Chaque être humain qui n'a pas vraiment souffert, chaque humain qui n'a pas un jour été obligé de compter sur la solidarité de ses pairs, chacun de ces humains garde les yeux hermétiquement fermés, jusqu'à ce qu'un jour, un choc frontal ne décolle ses paupières et ne lui offre une nouvelle vision moins sombre, et plus vraie. Car oui, il faut un choc pour que les regards viennent s’enrichir d’un peu d’humilité, d’un peu de sagesse. Tant qu’ils continuent à garder cette illusion du bonheur qu'on achète, du confort intense et jamais suffisant, de cette modernité extrêmement violente, de la vanité sans fin, la suffisance méprisante, tant qu'ils ne chercheront pas à opter pour autre chose que l'illusion du bonheur, alors ils continueront à ne rien voir en définitive, à croire que ce qu’ils pensent voir est la réalité, alors que c'est loin de l'être. Cette pseudo réalité contient un filtre réglable sur tout ce qu’on ne veut pas voir.

Ainsi ces gens, toi, pensent qu’il faut que tout être vivant sur cette Terre, vive pour lui-même uniquement. Jamais tu ne t’es imaginé que certains ne pouvaient pas vivre comme ça ? Que certains voyaient un idéal dans le fait d’aider leurs pairs, en tout état de cause ? Jamais tu ne t’es imaginé que ceux à qui tu reproche de ne pas vivre pour eux-même, n’en sont simplement pas capables, qui plus est pas intéressé par ce tableau. Mais qui es-tu pour priver d’autres êtres humains qui en ont besoin, de la main secourante de quelqu'un qui ne vit pas pour lui ? Et à qui reproche-tu de ne pas vivre pour lui-même ? Tu ne t’es évidemment pas demandé, même juste une fraction de seconde, si cette façon de vivre que tu ne comprenais pas, n'était pas nécessaire pour que beaucoup de causes à effets s'exécutent ? Non, bien sûr... Et tu ne t'es pas non plus dit que si tu réussis à effectivement rendre plus égoïste quelqu'un, qui avant ton intervention, était altruiste dans sa façon d’être et ne pensais jamais à lui-même, il se peut que tu prives simplement d’aide des personnes qu'il était censé croiser, et qu'il aurait du aider ? Que par ton intervention, il se peut que des personnes crèvent... Les causes à effets…

L’égoïsme est communicatif, bien plus communicatif qu’on ne peut le croire. Vivre pour soi et juste pour soi… C’est vivre sans le sel de la vie, sans le simple bonheur qui va de soi, la simple satisfaction d’avoir aidé quelqu’un, de se sentir utile, d’avoir rempli son rôle au bon moment, et de l’avoir bien fait, sans rien attendre, et sans en donner d’avantage non plus.

Mais je me suis éloigné de mon sujet.

Une partie de moi va crever ce soir, parce que je l’ai décidé. Parce que je ne veux pas continuer comme ça, dans cette optique, où même la personne qui à ce moment était la plus importante de ma vie, s’avérait en fait être nuisible. Plus d’intérêt. Tes petits bras fragiles sont si prompt à être percés par ta personne. Comme ton visage. Celui là même que j’ai adoré comme on adore un Dieu. Au moins je pourrai dire que j’ai connu un semblant d’amour… Sur la fin… J’y aurai eu droit et comme pas mal de monde j’ai simplement détruit mon bonheur à cause de quelques détails qui m’étaient insupportables.

Quelques détails sur lesquels j’aurai mieux fait de m’asseoir, mais non. La colère aura été plus forte ; la fierté aussi ; l’incompréhension totale.

Stoïque, j’ouvre du matériel jetable, stérile, gratuit, et dire que dans certains pays on se passe encore des seringues usagées… J’avoue que si je n’avais pas pu, dès le départ, disposer de matériel sûr, rapidement et facilement, j’aurai jamais été amené à essayer de m’injecter quoi que ce soit ; oh je serait très certainement resté à des méthodes moins piquantes pour me défoncer la gueule… Il me serait peut-être arrivé de passer le cap, mais dans des circonstances assez spéciales, comme une tristesse tellement intense, que de me détruire aurait été vraiment le cadet de mes soucis voire un désir, un but. Bien avant de commencer à consommer des opiacés, j’avais déjà une petite idée quant au shoot : ce serait une très bonne méthode pour un suicide par overdose, mais je ne voyais pas vraiment l’intérêt d’une consommation régulière, journalière. Il me reste donc un dernier fixe, un gros.

Je vais me le faire et ainsi il ne me restera plus rien, et je pourrai alors à plus long terme me mettre sérieusement à la méthadone, une bonne fois, et y rester assez longtemps pour oublier un peu les seringues, puis arriver à un stade où ces dernières seraient tellement inintéressantes que je pourrai commencer à baisser les doses de méthadone, petit à petit, pour arrêter totalement. Et pour faire ça, il ne faut pas que je touche à une seringue pendant assez longtemps, assez en tout cas pour commencer à moins y penser. Pour le moment, je vais me faire mon dernier. Après on verra.

La tambouille

« Bois de la soupe! » Comme si c’était si simple. Comme si il ou elle savait ce que c’est que de crever en manque. De se tenir le bide pendant des heures en se tordant de douleur, et qu’on sait qu’un shoot, un seul, pourrait tout changer et apaiser cette douleur intense, l’animal qui te ronge de l’intérieur, et qui se fout royalement de tes hurlements de terreur. C’est ça, bois de la soupe. Mais qui es-tu pour me juger, juché sur tes grands chevaux qui ne sont plus que des chiens à force de les surestimer, qui tu es, toi ?

Tu penses tout savoir mais regarde toi bien, tu ne connais rien de la vie, à part ton petit confort merdeux, ton petit ménage foireux, ton jardinage crasseux, moi je connais la jouissance extrême, celle qui, bien mieux que le sexe et ses frasques érotiques, bien au delà de ta spiritualité en berne, bien au delà de ton Dieu adoré, me prend dans ses bras armés et me plonge dans un incommensurable brouillard...

Tu ne sais rien au final. Rien.

Alors lave toi la bouche, et laisse moi crever dans mon monde de souffrance, car tu ne pourras jamais entrevoir un semblant de pourcentage de ce que je vis moi, dans mon altruisme égoïste, dans mes paradoxes aux relents de café, dans l’illumination de mes réflexions, tu ne sais rien, que dalles, quetchi, nada mon aimée. Suis ta voie et laisse moi errer dans mes limbes préférées. Laisse moi comme tu as toujours su et fait. Lâche la bribe, laisse le canasson s’évader comme il en rêve pendant que tu le brosses, laisse vivre l’homme dans ce qu’il lui semble être une vie, même si pour toi ce n’est qu’un ersatz de vie, un semblant qui ne ressemble en rien à tes idées futiles.

Ouvre la cage de la liberté pour moi et mes songes, laisse les s’envoler haut dans l’univers derrière Jupiter, laisse aller, laisse. Détache la laisse. Laisse le courir cet être si étrange pour ton cœur conventionnel, desserre les dents, lâche tout, je ne te dirai pas de te laisser aller, tu sais bien : je me fous de ta liberté, la mienne par contre m’importe plus que tout. Je ne suis pas le toutou de la vieille pie qui chante ou qui gueule de sa voix rauque, une bouillie de mots incompréhensibles à tel point qu’on en vient à se demander si c’est finalement des mots. Je ne suis pas non plus le chat de la mère Michel ou de son mari défunt, la veuve clicquot, celle qui se débouche avec un sabre aiguisé. Attention quand même à ne pas te couper... Je ne suis pas le furet du bois de ces dames, déguisé en don Juan Quichotte ou le parrain de la franche-connexion, celui qui du fond de son restaurant donne des ordres incompréhensibles, inaudibles pour qui n’a pas l’oreille fine, l’habitude d’entendre toujours les mêmes conneries et de les transmettre à qui de droit, non.

Ouvre ton cœur si tu le souhaites, je m’en bat l’œil, le droit. Le gauche je le garde ouvert même quand je dors, pointé sur le dehors en attendant que quelque chose se passe, en attendant que mon chien ne gueule pour me prévenir qu’un intrus arrive, qu’il me veut du mal, et qu’il va falloir que je fasse, encore une fois, une de trop, car c’est toujours celle de trop, preuve de violence envers un individu mal intentionné.

Rêve si tu le souhaites, je ne dors jamais. Chercheur d’or déphasé, entretenu par les consommations malsaines de tous ces produits qui sont diabolisés par les bourgeois, les « bonnes gens », les sales cons si tu préfères...

Ouvre toi, la pointe s’enfonce petit à petit dans le mou de mon bras, et je sens la chaleur montante me remplir de l’estomac jusqu’au fond du crâne, me forcer à fermer les yeux de plaisir, me combler ce manque qui remonte à l’enfance, ce que personne n’a jamais su mieux investir ; à part peut-être celle qui fut l’espace d’un instant une muse ou une louve, une femme, une déesse qui se sous-estime au point de croirequ’elle n’est rien.

Ne t’ouvre plus à cette folie, elle est en train de te détruire, tout comme j’ai souvent aimé à faire avec ce corps duquel je n’ai jamais su quoi faire, embarrassé. Non, ne cherche plus. Tu ne trouveras jamais, rien.

En cachant

Tout doucement, le réveil était lent et dur. Ça faisait déjà une bonne heure qu’il se retournait dans un sens, pour se mettre sur un flanc puis sur l’autre. Puis nouvelle opération, et ainsi de suite, il espérait ainsi gratter au pire quelques minutes de sommeil, au mieux une heure ou deux. Mais son corps refusait dans l’instant de dormir plus, et tous ses muscles appelaient à ce qu’il se lève.

Au bout d’une bonne heure et demie, il finit par se mettre en position assise. Son premier réflexe fut de se frotter le ventre, douloureux, et dans une grimace qui traduisait un effort presque ultime, il se hissa au dessus du sol, et tituba les trois ou quatre pas qui le séparait de sa chaise de bureau sur laquelle il se laissa tomber lourdement. Le ressort du système de hauteur modulable de la chaise la fit un peu rebondir. Il commençait vraiment à être en manque là. Qu’est ce qu’il avait pu bien faire la veille ? Cette question restait sans réponse, mais l’état de la pièce trahissait une fin de soirée plutôt mouvementée. Un flash lui vint, il avait eu à parler avec les flics à un moment, c’était sûr ; le flash devint souvenir, et le souvenir se fit douloureux.

Pendant qu’il préparait son shoot du matin, plusieurs flashs comme celui-ci lui laissait de plus en plus penser qu’une fois encore, hier il était « parti en vrille »... tout seul... Ça lui arrivait plusieurs fois par semaines, depuis maintenant un certain temps, il comptait pas. Ça ne faisait que trop de temps que ça durait. Tout cet alcool qui coulait régulièrement était entrain de lui faire perdre beaucoup de choses, et comme il avait prit l’habitude de boire jusque rouler par terre, il ne se souvenait de ses soirées que par bribes, et ça semblait tellement irréel qu’il avait réellement l’impression que pas grand chose ne s’était passé, mais en vérité, il se passait beaucoup de choses à chaque fois, et sa vie et sa jeunesse en prenaient un coup à chaque fois. Le cercle vicieux dans lequel il se trouvait embourbé ne lui laissait aucune chance, il plongeait, et il plongeait bien.

La seringue entra dans son bras sans résistance, et le temps d’appuyer sur le piston, un détail lui revint : Il avait perdu une quantité non négligeable de shit hier, et ça c’était l’enfer. Il retourna toute la pièce dès son taquet terminé, hélas sans aucun résultat. Une bonne demi-heure de foutue en l’air ! Le désordre de la pièce avait juste changé de place.

Pendant un instant il se dit très scolairement que s’il essayait de ranger sans vraiment chercher, il finirait à coup sûr par retrouver ses quelques grammes de shit, mais cette idée l’abandonna vite, bien trop fatigant…

Dans les recherches qui finissaient par tourner toujours autour de plusieurs objets qui étaient scrupuleusement fouillés et refouillés, il finit par trouver l’équivalent d’un quart de joint. Ça ressemblait aux croquettes de son chien… Il fuma la misérable quantité récupérée dans un bang, ce qui l'obligea à se poser sur la chaise quelques instants, et je tentais de réfléchir concrètement :

« Impossible de m'souvenir ! Ah si, les keufs... y sont venus ? Ouais y sont venus...

Comment j'réagirait tout bourré, avec des benzos dans la gueule, ça me rend agressif les benzos, l'alcool aussi, le mélange des deux coupe la mémoire. Chui sous métha, sous skén' , et si les flics viennent frapper à ma porte ? Je traiterait le problème tranquillement nan ? Ou je les agresse ? Et pourquoi les keufs s'raient v 'nus frapper à ma putain d'porte ? Ah oui, sur'ment le bruit de la musique trop forte. »

Les réflexions tournaient en rond.

« La bonne question c’est plutôt : Comment je réagirait si les flics venaient frapper ? »

« Réponse : Je cacherait c' qu’ y devraient pas voir. OK. Mais si par hasard ils se mettent à fouiller ? »

Je me dis que cette éventualité était impossible, puisque la loi qu'ils prônent dit qu'ils doivent disposer d'un ordre d'un juge pour entrer d'autorité chez quelqu'un, et fouiller c'est perquisitionner, et ça répond au mêmes conditions…

Mais très vite j'essayais à nouveau de me projeter dans la logique d’un type polyempoisonné, et je me remis à réfléchir pour trouver la solution de mon équation.

« Si les keufs sonnaient, j'serait parano, toutes ces pensées se s'raient enchaînées si vite que j'aurais pas eu l'temps d'me dire tout ça. En plus y a les keufs a la porte et ils attendent qu’on leur ouvre, pas le temps d'poser des hypothèses, tout doit aller vite ! »

La conclusion à cette réflexion était là : je n’avais pas perdu mon shit, je l'avais caché, et je ne me souvenais plus où ! La recherche allait maintenant devenir méthodique, la question à laquelle répondre n’était plus :

« Qu'ai-je fait de mon shit ? »

Mais plutôt :

« Où ai-je caché mon shit ? »

Difficile de réussir à récupérer un objet dans ces conditions, d’autant que l’objet en question n’était pas plus gros qu’une noisette. Alors les recherches reprirent mais sans cette fois rechercher quinze fois dans les mêmes caches, mais ailleurs : dans d’autres endroits moins probables.

La pièce étant petite, ça n'allait pas être trop long. Peut-être était-ce la morphine du shoot, ou encore la douille vite fumée, mais l’angoisse avait en partie disparue. Je n’avais pas vraiment arrêté de chercher mais je devenais chaque seconde de plus en plus certain que je ne cherchais pas en vain. C’était peut-être aussi ce rapide coup de fil qui m'avais de toutes façons assuré d’être livré avant la fin de la journée qui avait tout remis à l'endroit. Dans tout malheur il y a du bon, et j'ouvris la fenêtre qui laissait pénétrer l’air de l’extérieur dans la chambre.

Je m’appuyais au balcon, et respirais une bonne bouffée de bon air bien pollué, Paris en cette saison était agréable. Au pied de l’immeuble, des mini-jardins et des jeux d’enfants étaient squattés par quelques adolescents et jeunes adultes. Ils s’échangeaient calmement un joint, en discutant. J'entendais les hurlements des enfants de l'école située à quelques centaines de mètres d'ici, c'était l'heure de la récréation, et ils semblaient déchaînés, dans leur espace trop exigu pour eux.

L’espace d’une seconde, je me demandais pourquoi dans les écoles, aux heures de récréation, les enfants étaient si bruyants. Cette question s’évada par la fenêtre où un être maintenant songeur était posé sur ses coudes à rêvasser. Plus très longtemps, car l’envie de fumer se fit vite sentir. Il y avait quand même pas mal de cachettes éventuelles que je n’avais pas faites, et j'allais donc reprendre les recherches minutieusement. J'allais retrouver mon bout de bédo, et vite encore !

Je me souvint ne pas avoir pris mon traitement calmant ce matin, alors j'avalais un cachet rose avec un verre d’eau. J'avais laissé la fenêtre ouverte et l’air de dehors, avec son ambiance légèrement assourdie par les cinq étages qui me séparaient du sol, fusionnait avec mon intérieur chaque minute plus agréable, car je ne cherchais plus vraiment mais il rangeais maintenant tranquillement. J'avais été jusqu’à vider la poubelle pour vérifier son contenu! Vers onze heures je descendit le sac poubelle, puis remonta bien vite pour finir le ménage.

Écrire

Il voulait qu’elle revienne. Qu’elle revienne. Il passait son temps à travailler sur lui pour l’oublier, sans succès. Ça le rendait fou. Il en était au point où son absence devenait pesante. Tous ce qu’il prenait ne faisait qu’amplifier son chagrin, et cette peine devenait de plus en plus douloureuse. Il voulait juste qu’elle revienne. Un instant de lucidité lui avait fait comprendre ce détail. Que de sacrifice il ferait si seulement ce fantasme était possible…

Mais il le savait bien, ça restait du domaine du fantasme, justement. Elle avait refait sa vie de son côté. Il en entendait quelques bribes parfois. S’efforçant de ne pas y penser il essayait d’avancer mais il patinait. Du sur place.

A ce moment, il avait prit du recul, et il se regardait d’un peu plus loin. Il s’observait. Il ne ressentait plus cette douleur intense le temps de l'observation. Cette folie qui le rongeait.

S’en rendre compte était une chose, la soigner en était une autre, et c’était pas gagné. Voir le présent, le passé, OK. Mais l’avenir est fait d’une multitude de choix, de possibilités.

Tout arrêter est un de ces choix. Il avait ce pouvoir là. Mais en cet instant il réalisait que c’était une faiblesse.

Prendre un téléphone et l’appeler. Lui dire de revenir, qu’il était prêt à tout changer… Ça lui semblait être une autre faiblesse, et elle se serait sûrement servit de ça pour le faire souffrir. Pire : il serait tombé sur l’autre, celui qui l’avait remplacé. Elle avait refait sa vie.

Ses envies, il fallait qu’il les oublie. Être un peu plus humble, un peu moins égoïste… Il se voyait tel qu’il était, comme une personne imbue d’elle même. Sa souffrance n’était que le fruit de ses obsessions, de cette obsession. C’était pas elle qui le faisait souffrir mais l'obsession… La peur d’être abandonné définitivement. Ça, c’était une clé. La clef de la délivrance. Pour accéder à la tranquillité il fallait qu’il devienne plus humble, mais réellement. Le résultat ne serait pas le bonheur, non. Le résultat serait un renouveau. Il pourrait alors laisser tomber les chaînes qui l’empêchaient de bouger.

Rien à faire, même à cette distance, des insultes sortaient, et elles étaient pour elle. Ces insultes, c’était la preuve qu’il l’aimait au point… de la détester... Qu’il ne l’aimait pas de la bonne manière. Il l'aimait comme il en avait l’habitude : pour lui même. Imbu de lui même.

La douleur le gagnait physiquement. Il voulait que ça s’arrête. Même ses rêves appartenaient à cette fille. Tout son être, elle aurait pu en faire ce qu’elle voulait, si seulement elle avait pu être un peu plus attentive, plus aimante. C’était tout ce qu’il avait voulu. Maintenant il était seul. Comme jamais il avait été. Toutes les ouvertures qui s’offraient à lui, il les rejetait.

Fini le recul. Il était revenu à l’intérieur de lui même. Fini la remise en question. Il désirait de nouveau mourir, il n'avait pas vraiment compris, il n'utilisais pas encore la clé qu'il avait trouvé quelques secondes auparavant. Mais la vérité, pensait-il, c'est qu'il désirait vivre et c’était de cette manière qu’il se sentait le mieux vivre. A travers le désir de la mort.

Pourquoi la mort et pas la vie ? Vouloir la mort était la façon dont il se sentait le mieux vivre simplement.

Pas de souplesse, pas de douceur, pas de gentillesse. Le fait de détester cette fille qu’il aimait réellement était, oui, la preuve pour lui qu’il l’aimait. Il la détestait profondément, et il l’aimait. Paradoxe très fort de sentiments dualistes mêlés. Deux extrêmes. La haine parce que l’amour, la haine à cause de l'absence d'amour. L’explication était simple finalement : il savait qu’elle ne ressentait plus que du mépris pour lui, et il trouvait ça injuste. Lui l’aimait et la désirait du plus profond de lui même, et elle non. Alors il la détestait pour ça.

Ces deux sentiments, la haine et l’amour – la haine d’abord – le hantaient. Ces deux sentiments, il les vivait puissamment. Et quelle puissance! Quelle force! Tout ça se lisait dans ses yeux, si au moins quelqu’un pouvait les voir ces yeux… Et ces deux sentiments remplaçaient toute forme de vie en lui. C’était pas la peine de les analyser, de les comprendre, il ne les vivait que trop. La haine d’abord, puis l’amour ensuite. L’amour, c’était pourtant la raison. La haine était là comme une protection automatique, une défense naturelle servant à tenter de l’empêcher de souffrir, mais ça ne marchait pas.

Les larmes envahissaient ce regard dans lequel quelqu’un, s’il avait pu se trouver là, aurait pu lire comme dans un livre ouvert. Et tout ça s’enchaînait, tournait en rond. Depuis trois mois ; Et sans cesse. Il allait pourtant falloir que ça cesse. Ça devait s’arrêter. Et la mort lui semblait être la solution la meilleure pour que ça cesse, comme d'habitude cette pensée lui vint machinalement. Pas vraiment la meilleure en fait, mais la plus facile, rapide, et la moins douloureuse.

Et là, il se trompait. Solution de facilité, oui. La plus facile, oui. Il avait prit cette habitude, de penser à cette possibilité comme une vraie solution valable, au fur et à mesure des années. Par flemme sûrement. Il avait envie de vomir, avec toutes ces bières additionnées de morphine en surdose qui couraient dans les veines… De l’alcool et des opiacés. Pas assez pour l’oublier. L’overdose, il la recherchait. Il la voulait, mais pas encore assez pour se la provoquer volontairement.

A chaque fois qu’il essayait de s’allonger, l’image de cette fille remplaçait tout. Tout. Fallait qu’il fasse quelque chose. Il pouvait pas continuer comme ça. Fallait qu’il se libère d’elle. Il était prisonnier. Tenter de la récupérer était un des moyens, mais il ne l’envisageait pas vraiment, sans doutes par fierté. Parce qu’il était certain qu’elle lui refuserait une autre chance. Alors il préférait ne pas lui donner ce qu’il pensait être un plaisir pour elle : cette occasion supplémentaire de le rendre malheureux et frustré. Car selon lui, c’était le propre de toutes les filles qu’il avait aimé, la raison de sa misogynie grandissante. Elles avaient toutes prit plaisir à le voir souffrir, pensait-il.

Il aurait voulu autre chose. Ce qu’il voulait maintenant c’était simplement ne plus avoir à réfléchir à tout ça. Trouver une personne qui était sur cette longueur d’onde, la sienne, car il supportait pas de rester seul. Il comprenait pas pourquoi et dans quelle mesure il s’était planté avec elle.

Il lui avait tout donné, il avait fait le sacrifice de ne plus se défoncer, mais cet exutoire ne lui avait pas plu à elle, ni l'idée de ne plus se défoncer d'ailleurs. Son exutoire : l’isolement, et une occupation qui lui semblait agréable. Il aurait pu trouver un exutoire dans la lecture, dans la peinture, dans le sport, mais non. Tout ça c’était pas son truc. Son truc c’était écrire. Alors il avait choisi de ne plus que faire ça. Pour réussir à s’occuper assez pour ne pas penser à se défoncer. Pour elle. Pour leur vie, celle qu’ils construisaient pensait-il alors, et qu’elle avait brisé.

Maintenant, il était lui même brisé. Tellement fragile qu’il suffirait d’un rien pour l’achever. Non pas faible, mais bien fragile. Personne voulait l’aider à recoller les morceaux. Fallait dire que c'était pas attirant tout ce spectacle triste. L’homme a facilement tendance à rejeter ses pairs quand ils sont blessés. Ce n’était pas de la faiblesse. Parfois il cédait à de la faiblesse, certes. Rarement finalement.... En fait, tout le temps... Mais en définitive, la faiblesse ne faisait pas vraiment partie de sa vie. Non, elle venait de temps en temps lui rendre visite, et lui ouvrait la porte de son cœur systématiquement.

« Ressaisis-toi… »

Y a toujours plus profond que le fond

Cette nouvelle est dédiée à Mano Solo.

C’est décidé c’est pour ce soir. La pression est trop forte une fois de trop. Alors la lame est là, devant moi. Elle m’appelle. Mais quelle salope! Quelle espèce de vicieuse petite tentatrice. Elle se loge dans ma chair avec délice, provoquant une sensation qui a pour particularité de me faire me sentir exister. Lame qui épouse mon corps en se liant à lui dans une danse où le danseur s’effiloche et la danseuse transperce le cœur de la scène.

Dans la réalité je suis aux abois. Toutes les larmes ont coulé tant et si bien que ma bouche même est sèche. La léthargie dans laquelle je suis entré il y a un peu moins de vingt ans m’enveloppe et me borde dans ce dernier sommeil. Le sang coule. C’est fini. Un tourbillon de songes me hante maintenant, une curieuse envie morbide de survie. Ah si seulement elle avait pu arriver avant celle-là! Mais nan, elle vient devant le fait accompli, faire constater à mon esprit que LUI ne veut pas crever. Je ne peux plus bouger. Paralysé par la faiblesse qui m’habite maintenant. Trop de temps a passé, il est trop tard même si je le voulais vraiment.

Dans un ultime effort, à tâtons, j’essaye de trouver mon paquet de « Camel » dans le brouillard. Au bout d’une demie minute éprouvante j’y parviens. Très lentement, mon bras vient loger la tige entre mes lèvres sèches. Il me fallait maintenant l’allumer. Un briquet était dans ma poche. En tout l’opération dura bien dix minutes avant que cette clope ne soit encline à se consumer.

Ma dernière cigarette.

Avant d’arriver au bout je commençai sérieusement à m’assoupir. Une vive douleur inattendue me rappela à la réalité. La cigarette entièrement consumée tomba à terre, et ma lèvre me brûlait. J’ouvris les yeux, et le brouillard se dissipa un instant. J’entendais maintenant Deep Purple et sa fumée sur l’eau hurler dans tout l’appartement. Trois bouteilles de vodka traînaient vides par terre autour de moi. On tambourinait à la porte…

Quand j’ouvris à nouveau les yeux, j’étais attaché solidement. A un lit. Je ne pouvais rien voir et je ne savais pas où j’étais. C’était pas au paradis en tous cas. Ni en enfer. Encore le brouillard, je ne voyais décidément rien. Je fus pris d’une grande envie de me gratter le cul… Je me tortillais dans tous les sens, la démangeaison était obsédante. Elle resta pourtant là, à me torturer.

La porte s’ouvrit et me fit basculer dans la réalité. Je ne voyais toujours rien, ou plutôt si : des formes vagues. Comme si quelqu’un se penchait sur moi. M’observait avec insistance.

Je sentit un objet taper ma rotule, et entendit nettement une voix. Mais pas dans une langue que je connaissais. Ni français, ni anglais, ni allemand, ni espagnol. Ça devait être une langue proche du russe, les intonations me firent penser à un folklore ukrainien, au premier abord. On me saisit fermement, on piqua dans ma cuisse, et je m’endormis.

Retour au brouillard. Retour au sommeil.

Dans le panier stérile où était disposé un drap bleu, le docteur avait déjà mit deux jambes coupées, un bras, un sexe masculin. Dans un second panier au drap rose, plus large, des viscères frais étaient disposés et attendaient le geste précis de l’infirmier qui prenait tout méthodiquement pour placer méticuleusement ces organes dans dans des glacières pleines de glace, un symbole « biohazard » était inscrit sur les glacières et des étiquettes nominatives pendaient des anses. Un cœur vint rejoindre les organes encore en attente des mains du jeune homme. Le docteur désigna le cœur au marmiton et lui fit un geste qu’il comprit et il s’empressa de satisfaire son chef. Le cœur était maintenant bien à l’abri dans une glacière hermétique. Il pouvait aller s’ajouter à tous les organes déjà présent dans une immense chambre froide, un étage au dessous. Un autre infirmier était parti pour faire ce travail.

Deux yeux se posèrent délicatement sur le drap… La pupille se dilata dans un dernier flux nerveux.

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